récits


actualités 26 novembre 2006
novembre 26, 2006, 12:04
Filed under: actualités, psychanalyse, Récits

Le quotidien Libération publie un dossier intéressant sur les biobank : ce sont des collections de prélèvements de sang, d’urine et d’informations (sous forme de réponses à des questionnaires) recueillis auprès d’une population donnée. Je retiens trois aspects de la présentation de Libé et des infos que j’ai pu glanées ici ou là : 1° On ne sait pas précisément à quoi ces informations pourront bien servir dans le futur, mais on est persuadé qu’elles seront utiles – susceptibles de « répondre » à des questions que nous nous poserons dans le futur (c’est une vision assez simpliste de la manière dont focntionne les sciences mais.. admettons). 2° Bien qu’on ne sache pas précisément à quoi tout cela pourra servir, il n’empêche qu’une veritable compétition est engagée au niveau des nations pour constituer de telles banques (on apprend que la Chine possède la banque génétique la plus riche au monde). On peut donc penser qu’à défaut de savoir quels seont les applications possibles de telles collections, on en a déjà une petite idée, au moins imaginaire. 3° Georges Dagher, responsable de banques génétiques à l’INSERM nous apprend que (je cite) : « Une grande banque de maladies neuropsychiatriques, qui regroupera quasiment toutes les collections existantes, est ainsi en cours de constitution à l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière, à Paris« . J’aimerais bien savoir à quoi ressemble une « maladie neuropsychiatrique ». C’est le genre d’entité qui me laisse songeur. L’expression mélange trois choses : l’idée de maladie, la science du cerveau, et la pscyhiatrie, qui me semble d’abord désigner un ensemble d’activités liées à l’accueil et la thérapie des troubles psychiques (comme on dit maintenant). Une recherche sur le site de l’INSERM montre que cette entité, « maladie neuropsychiatrique », existe, puisqu’elle fait l’objet de formations, d’enseignements. Par exemple, le module U358 est consacré à l’ Épidémiologie génétique des maladies neuropsychiatriques. Il semblerait que cette appellation soit instituée dans le domaine de la génétique de la schizophrénie notamment, ou des dits troubles bi-polaires. Soit.

Courrier International se penche cette semaine sur le réchauffement climatique. Le numéro est séparé en deux volets : « alerte » et « solutions ». Je n’ai pas encore le magazine sous la main mais bon… Je vous fais part de l’info.

A écouter absolument sur France Culture l’émission Les Vivants et les Dieux du samedi 18 novembre (audible online durant quelques semaines) consacrée à Unica Zürn, puis celle du samedi 25 novembre, intitulée : A propos de l’autisme : différencier folie et mystique. Michel Cazenave aborde avec ses invités ce sujet absolument crucial : la parenté entre folie et création d’une part, entre folie et mystique d’autre part. Comme toujours, l’émission est passionante. (Plus intéressante en tous cas que l’article qu’Art Press avait récemment consacré à Unika Zûrn et à l’exposition qui lui est consacré aux Halles Saint-Pierre à Paris : les experts de l’art moderne et contemporain ont toujours un peu de mal avec la folie… Je demeure une fois encore songeur.)

Pour finir, ne ratez pas, si vous avez une bonne connexion internet et un peu de patience, les épisodes d’une s »érie actuellement diffusée aux États-Unis, mais visible avec un peu de persévérance sur le net : My name is Earl. L’histoire d’un type vraiment imbuvable qui décide de faire le bien. C’est hilarant, adorable, populaire, et digne des meilleures satires de la vie américaine : I’m just tryin’ to be a better person : my name is Earl. Ça me touche d’autant plus dois-je avouer, que l’environnement dans lequel évolue Earl et son frêre Randy, n’est pas sans me rappeler le quartier de mon enfance.

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L’érotique des saisons
novembre 24, 2006, 2:01
Filed under: psychanalyse, Récits

dana hilliot signs

Ce matin, la route qui relie la vallée de la Santoire à la vallée de Mandailles est fermée. Le col de Serre est déjà recouvert d’une fine couche de glace et plus haut, au Pas de Peyrol, la neige a pris ses quartiers d’hiver. Au Puy Mary, on ne verra plus personne durant des mois, à part quelques randonneurs intrépides, équipés de piolets et crampons. Au col de la Fageolle hier aussi : l’épais brouillard de novembre et la route scintillante.

L’hiver est là. Un grand vent de feuilles jaunes et rouges balaye les rues du village : je reste fasciné au retour de mon escapade matinale quotidienne.

Je suis heureux de vivre ici. Peut-être suis-je venu m’installer en Cantal parce que j’avais besoin du rythme des saisons, besoin de cet ordonnance archaïque du temps qui passe, cette répétition qui dessine un horizon rassurant sur le fond duquel je peux gérer au mieux mon propre chaos. J’ai souvent parlé des re-pères nécessaires à l’établissement psychotique, l’installation paranoïaque, l’aménagement du territoire. L’implacable scansion des saisons, sensible ici bien plus qu’ailleurs, contribue à la modération de mes humeurs – si bien que, même lorsque je suis au bord des effondrements, je peux encore m’accrocher à ce retour de l’hiver et cet avénement du printemps, et me dire qu’à la saison prochaine, les choses iront mieux, ou différemment : le jeu de la vie et de la mort s’articule aussi bien en dehors qu’au dedans de moi, et c’est par cette disposition cosmologique pour ainsi dire que je demeure juste au bord des gouffres, et n’y plonge pas tout à fait. Parfois, quand je reviens de Clermont-Ferrand, par la grand route, quand après avoir dépassé Massiac, s’élèvent les premières pentes de la Fageolle, je pleure, parce que je suis heureux de rentrer chez moi : tandis que se dessinent à l’Est la ligne de crête boisée de Margeride et à l’Ouest les premiers contreforts du Cantal, j’éprouve ce sentiment dont j’ignorais tout – A place To Come To (comme écrivait Robert Penn Warenn).

Dans les villes, les signes annonciateurs de la saison nouvelle sont pour ainsi dire presqu’effacés, atténués, refoulés. Ici, dans mon pays, c’est au contraire un déferlement de signifiants bruts, sauvages, auxquels l’homme doit forcément se plier. car ils ne sont pas à la mesure de l’homme. Ici, les vents sont aussi déments qu’en Finistère, quand ça bourgeonne c’est une orgie de verdure et de ruisselement sur tous les versants des montagnes, un déferlement de fleurs et d’arbres éclatants, ici, quand la neige arrive, c’est tempête ou, comme on dit en Margeride, tourmente (dans laquelle bien des hommes se sont perdus), puis l’épaisse douceur blanche qui recouvre toutes choses, les rochers, les forêts, les hameaux, ici, quand l’automne arrive, le paysage est en feu, et ça sent l’humus et le champigon jusque dans les maisons. Ici, on ne fait pas les choses à moitié : c’est à chaque saison grand travail chez les hommes, car il faut dégager les routes enneigées, sortir et rentrer les troupeaux, maitriser les torrents qui se prennent soudain pour des fleuves, ramasser myrtilles et grandes gentianes jaunes.

Au printemps, on me verra forcément dehors, chaque jour d’avril, allongé dans les prés sur les dernières neiges, guettant de tout mon corps au plus près du sol l’émergence des premiers émois du printemps : la poussée des plantes désirant contempler le ciel comme dirait mon ami Plotin – car toute chose à sa mesure contemple. Le nez dans la terre. Contemplation (θεωρία) érotique assurément – et on ne comprendra rien à Plotin ou aux Pulsions (l’invention géniale de Freud : triebe : la poussée), tant qu’on n’a pas laissé cette sauvagerie traverser nos corps. Moi, j’ai besoin de cette abandonnage saisonnier (abandonnage est un mot que j’invente là : parce qu’abandon ne suffit pas à dire ce que je voudrais dire. Abandonnage dit : braconnage. Art de s’abandonner. Rituel, tradition, élaboration). Comme un pendant à l’écriture, l’abandonnage, comme un tigre doit arpenter son territoire et laisser ici et là ses marques, comme le topographe Arno Schmidt explorant les bois de Bargfeld une carte à la main, ainsi je procède, quand fatigué d’écrire, fatigué de savoir, je n’en veux plus rien savoir et me préoccupe de mon territoire, m’y incarnant tout à fait (si bien que c’est souffrance et déchirure de s’en relever, se détacher de la terre humide, rassembler ses quelques affaires et reprendre le chemin du village).

Vivre ici donc, si l’on est encore quelque peu sensible et pas tout à fait trop humain, c’est contempler à nouveau, ressentir la très ancienne φύσis des grecs agir en soi et toutes choses environnantes, s’enrichir chaque jour d’être aussi plante, animal et rocher. Comme dans les antiques forêts celtes, les lieux sont encore des lieux, saturés d’histoires, souvent oubliées, mais toujours effectives, et telle émergence rocheuse, telle steppe venteuse, tel arbre aux formes étranges, enfants des catastrophes de René Thom, s’offrent aux âmes errantes comme autant de points d’accrochage, de re-pères, de sacralités. Ainsi ma carte schizoanalytique (comme dirait Félix Guattari) possède et ses orients et ses levants, une clairière en Margeride, un plateau désolé qu’on nomme le Limon, un rocher solitaire au Puy de Niermont, un bout d’étang gelé qui s’ennorgueillit d’être un lac non loin de Peyre Gary.

J’ai reçu une lettre aujourd’hui : E. n’avait pas pu me dire (alors elle écrit) l’autre jour au sujet de son arbre, qu’on l’avait coupé, découpé, brûlé, et là, contemplant les flammes à la cheminée qui consument son arbre, reviennent le grand père mythique, l’enfance, et toute l’histoire de sa vie soutenue au pied de l’arbre : « Aujourd’hui sans toi / je ne suis rien / qu’une pauvre gamine / sans défense et sans vie. »

dana hilliot vallée de bredons

PS : Un savoir et une thérapeuthique vieilles comme l’humanité (les chinois et les grecs par exemple, et nombre shamans ou médecins des peuples autochtones) racontent ces relations des saisons et des humeurs de l’homme – ainsi les dépressions et l’automne, les excitations irrésistibles du printemps et acting out qui s’ensuivent, les solitudes mélancoliques de l’hiver, et les non moins terribles apathies estivales. Ma psychiatre demandait toujours à ses nouveaux patients : et vos angoisses, vos déprimes, reviennent-ils toujours à la même saison ? Le corps de la femme aux marées et circonvolutions lunaires est lié, pourquoi n’en irait-il pas ainsi de nous tous et des saisons ?

PS(2) : les photographies sont des traces de mes pérégrinations au pays.



Everydays Heroes et créativité sociale dans les nouvelles séries américaines
novembre 21, 2006, 3:58
Filed under: actualités, politique, Récits

Certains soirs, quand un trop plein de pensées risque de m’expédier tout droit au pays des dépressions les plus aigües, je me réfugie au paradis des séries télévisées américaines. N’ayant plus la télévision depuis quelques temps, et pas pressé d’en racheter une (avec quel argent d’abord ?), je vais chercher sur internet les dernières séries diffusées outre-atlantique (ces diffusions sont illégales, il n’est donc pas souhaitable que les liens vers ces programmes soient connus du plus grand nombre : c’est pourquoi je ne donnerai pas les liens ici).

Il peut sembler un peu provocateur pour un intellectuel, de surcroît psychanalyste, d’avouer son penchant pour les feuilletons télévisés. En France, et ailleurs peut-être, ce sont des choses qui ne se disent pas – bien que Philonenko aimât la boxe, Wittgenstein les feuilletons policiers, et d’autres le football ou les jeux vidéos. On aura tôt de fait d’interpréter cela comme une provocation (au sens d’un geste « artistique »), ou, si l’on aime les catalogues psychiatriques et les nosographies : comme une addiction. Alors qu’il s’agit là simplement, je crois, de divertissement (et je plains ceux qui n’ont pas la capacité de se divertir ou d’être divertis). Qu’importe. Je sais que je m’attache à ces histoires comme à un récit qui se mêle à ma propre vie, et nourrit même ma propre réflexion, mon imaginaire, mes phantasmes, mes rêves, et je sais aussi combien ces personnages récurrents m’aident à tisser le fil continu de l’existence, contribuent à articuler les signifiants qui m’encombrent – et combien j’aime à les retrouver parfois, comme de bons amis réconfortants par leur caractère répétitif, familier.

J’ai donc découvert (en avant-première si l’on peut dire, avant la plupart de mes compatriotes) les nouvelles séries américaines, dont certaines seront sans nul doute reprises sur les chaînes de télévision françaises prochainement. Une chose m’a frappé : il semblerait que s’y dessine une nouvelle génération de héros. Dans les années 70, la plupart des héros étaient des losers, ou des outsiders, contestataires et victimes. Puis, l’amérique de Reagan nous a fourni son lot de héros indestructibles, sans faille apparente, sans intériorité. Les années 90 et ce, jusqu’à la crise du 11 semptembre 2001, et après, furent marqué par un souci extraordinaire de réalisme et d’attachement à une certaine complexité psychologique : l’aridité du quotidien torturé des héros de New York 911, avec ce personnage remarquable, Boscorelli, ou de ceux de New York Police Blues, dont Sipowicz est l’improbable emblème, est parfois désespérant, aussi désespérant que notre existence au jour le jour (on pourra ajouter bien des séries à cette liste à commencer par Urgences). Les héros sont ambigüs, animés par des motifs pluriels et contraires, plongés en permanence dans des controverses morales inextricables. Bref, ils sont fatigués, leurs pouvoirs sont limités, ce ne sont plus à proprement parler des héros, mais avant tout des semblables, comme vous et moi.

Ces derniers mois, si j’en crois mes explorations quelque peu illicites, les scénaristes semblent se tourner vers un nouvel horizon. Quand les séries des années précédentes assomaient les personnages dans un quotidien sans espoir, chacun devant résoudre avant toutes choses les problèmes du jour, les nouvelles séries leur offrent à nouveau la possibilité de changer radicalement le monde. Pour autant, on ne revient pas à l’omnipotence des héros des années 80 – excepté peut-être Michaël Scoffield, l’évadé de Prison Break (série étrange et extrêmement ambigüe : le héros désigné par ses pairs, qu’on surnomme par dérision « gueule d’ange », esprit d’une créativité démentielle, trouvant son répondant dans le psychopathe sadique Théodore Bagwell). Les héros des nouvelles séries sont encore nos semblables, vous et moi, névrosés et borderline, limités dans leur appréhension de la réalité, coincés dans dess soucis quotidiens. Sauf qu’ils ont quelque chose de spécial, un pouvoir, une compétence (skill), une différence : Everyday Heroes me disait Delphine Dori en songeant au livre génial de Gary Alan Fine : Everyday Genius. Ainsi, le héros de la série Day Break, se lève chaque matin, au même endroit, près de son amie, mais c’est à chaque fois la même journée qui recommence (on aura reconnu le thème du film Groundhog day, d’Harold Ramis) : vécue d’abord comme une destinée fatale, cette possibilité qui lui est donnée de reprendre à zéro, d’effacer le jour pour le réinventer, le modifier et, éventuellement, le corriger, apparaît bientôt comme un pouvoir positif (bien que sur la durée, la succession des épisodes figurent une sorte de mythe de Sysiphe contemporain). Les personnages de Heroes, quant à eux, tiennent leurs pouvoirs de l’évolution génétique de l’espèce humaine, ce qui en soi n’est pas très nouveau, mais n’en deviennent pas pour autant des « super-héroes » : avant d’envisager de sauver le monde, il leur faudra apprendre à s’assumer d’abord comme everyday heroes, coincés qu’ils sont dans leur minable humanité. Symboliquement, le premier épisode s’achève par l’explosion d’une bombe nucléaire sur la ville de New York – la suite montre justement qu’il est possible d’empêcher cette répétion du drame traumatique de la conscience américaine, à condition que chacun prenne conscience de sa différence, et s’efforce de rencontrer l’autre, de collaborer en vue d’une fin commune, ce qui suppose d’âpres négociations.

C’est là en effet un autre trait de ces « nouvelles » séries : le héros ne saurait demeurer solitaire (alors que les figures emblématiques des années 70 étaient condamnées à la solitude et l’incompréhension : je pense notamment au personnage incarné par Robert Redford dans les Trois jours du Condor de Sydney Pollack.). La différence, qui peut être vécue comme source d’une discrimination, peut devenir un pouvoir créatif à condition de s’incrire dans une communauté de sujets. C’est vrai des personnages de la série Heroes, mais c’est encore plus net dans Jericho, titre d’un feuilleton pas toujours réussi, mais dont le thème, une petite bourgade du Texas ayant survécu à une attaque nucléaire généralisée sur les États-Unis, est vraiment intéressant. Il s’agit là de renégocier l’existence d’un collectif, et si possible d’une communauté, sur les ruines de l’individualisme contemporain. Dans Jericho, les repères habituels du capitalisme se sont effondrés, à commencer par le marché et la propriété privée. La survie dépend de la capacité de chacun a faire groupe, à recréer une solidarité : on sait que les américains, tels que les décrivaient Tocqueville, furent particulièrement doués pour ce genre d’entreprise – qu’en est-il aujourd’hui ? C’est ce que Jericho raconte, de manière parfois un peu schématique, certes. On est ici assez proche d’une des perspectives possibles sur l’incroyable série Lost, une des créations les plus originales depuis X-Files. En tant que psychanalyste, j’adore la finesse de la description des personnages de Lost (et la manière dont ils résistent, dans leur singularité, à une certaine psychothérapie expérimentale, dont ils sont en quelque sorte les cobayes – ce n’est pas demain la veille qu’on citera Lost pour illustrer les débats actuels sur les psychothérapies : hé bien c’est dommage !), et en tant que démocrate, je suis fasciné par le thème général, assez proche finalement de l’argument de Jericho, de la recomposition, forcément délicate, d’une communauté, d’un monde commun viable. Les survivants du fameux vol 815 en provenance de Sydney essaient de bâtir sur leur île apparemment oubliée les fondements d’une société – malgré leurs peines, leurs préoccupations personnelles, deuils, angoisses, folies plus ou moins ordinaires. Le personnage ne se distingue comme héros qu’à la condition paradoxale d’affirmer sa singularité, sa différence, tout en s’articulant aux désirs de l’autre : la survie dépend du collectif, mais d’un collectif de singularités, de pouvoirs et de compétences personnelles. On navigue à vue entre Hobbes et Rousseau, selon les jours, mais la nécessité du sacrifice et du compromis constitue un horizon indépassable (sauf pour les personnnages pervers).

Voilà donc ces nouveaux Everyday Heroes. Ils nous ressemblent, englués dans les mêmes errances psychiques, les mêmes impasses et les mêmes angoisses, mais les situations radicales dans lesquelles ils sont plongés avec un certain sadisme par les scénaristes, les obligent à découvrir et assumer leur singularité – sans quoi ils ne servent à rien – tout en tenant compte des singularités de ceux qui partagent leur souci de survie – sans quoi ils sont exclus et meurent.

Je finirai en évoquant une autre série récente, moins dramatique certes, mais assez réjouissante et pas très éloignée de celles dont je viens de parler : Eureka. Comme dans Jericho, le titre emprunte le nom d’un bourg du Nord Est des États-Unis, où vivent des gens comme vous et moi, à cela près qu’ils possèdent tous une intelligence (scientifique à vrai dire), hors du commun : ce qui permet de décrire un univers assez délirant, voire complètement loufoque (d’autant plus que le personnage principal est un shérif très ordinaire, arrivé là par hasard, par les yeux duquel nous découvrons les moeurs bizarroïdes de ces étranges et néanmoins humains habitants d’Eureka). On est là à mille lieux du réalisme humble et désespéré des séries pré- et post- 11 septembre : l’imaginaire a envahi le quotidien, tout est à nouveau possible, la science n’est pas seulement l’affaire des experts et l’objet d’une paranoia ordinaire, mais elle peut changer le monde, et la folie de chacun peut contribuer à inventer des communautés nouvelles, plus jouissives, moins ennuyeuses. Il y a, comme dans Lost ou Jericho ou Heroes, et évidemment, Day Break, la possibilité de tout reprendre à zéro. Je me rappelle ce que disait Roger Caillois au sujet du jeu de hasard : on joue quand on n’a plus l’espoir de transformer sa condition actuelle par le biais des activités sociales traditionnelles, le travail, l’acquisition de compétences : ainsi dans ces univers imaginaires est rétablie la possibilité d’un jeu, un espace intermédiaire ou transitionnel, comme dirait Winnicott, à la fois ordinaire et extraordinaire. Un espace créatif – de création sociale en l’occurrence.

[Merci à Delphine Dori pour les idées dont elle m’a fait part. Et à ShinJin, mon sauveur !]



actualités 19 novembre 2006
novembre 19, 2006, 9:05
Filed under: actualités

Le dernier rapport du Conseil de l’Emploi, du Revenu et de la Cohésion sociale, a été publié cette semaine. Il s’intitule la France en transition 1993-2005, et il est riche d’informations statistiques sur les inégalités, la pauvreté, la richesse, etc. La règle même qui nourrit ce rapport de prendre en compte avant tout les revenus pour évaluer les situations des personnes, me laisse évidemment sur ma faim. Le temps paraît encore loin où les analyses économiques sauront prendre en compte les accès réels aux libertés décrits par Amartya Sen dans la description de la position économique des personnes. On aurait aimé que les rapporteurs, qui signalent justement les limites des critères statistiques de leur étude, fasse un effort de correction de leurs outils : je signale à ce sujet l’article intéressant de Marc Fleurbaey et Guillaume Gaulier paru sur le site Telos ainsi que leur remarquable effort pour proposer un nouvel indicateur dans la comparaison économique entre pays. Comme le rappelle François Bayrou à la suite de Robert Rochefort, « les statistiques posent problème. Le logement n’est compté, dans le calcul du pouvoir d’achat, que pour 11% du budget d’un ménage. C’est une moyenne entre ceux, propriétaires de leur logement, pour qui c’est 0%, et ceux pour qui c’est 40 ou 50%. Ceux-ci sont en droit de considérer que les statistiques sont la forme la plus parfaite du mensonge, comme disait George Bernard Shaw ! « . Toutefois, les rapporteurs du CERC se confrontent assez explicitement au problème dont j’ai déjà souligné l’importance : la détermination du seuil de pauvreté. Entre les lignes de ce texte forcément modéré apparaît tout de même l’absurdité d’une administration de la pauvreté, ne serait-ce que parce que le montant des aides sociales type RMI est bien en-deça d’un revenu décent, et que même le salaire minimum flirte avec ce seuil de pauvreté. Ce n’est pas le cas dans d’autres pays de l’Union Européenne, par exemple aux Pays-Bas, où le montant du revenu minimum est beaucoup plus élevé et dépasse le seuil de pauvreté. Globalement, cela dit, ce rapport reste assez décevant, et ne nous apprend rien que nous ne sachions déjà.

On peut écouter sur France Culture l’émission Science et Conscience de Philippe Petit qui consacrait jeudi dernier une heure à la présentation par Jean-Noël Missa de son livre : Naissance de la psychiatrie biologique (PUF, 2006). On y apprendra bien des choses étonnantes sur les pratiques empiristes des psychiatres confrontés aux souffrances de leurs patients. Il s’agit là d’une perspective différente, mais au fond complémentaire, des travaux de Michel Foucault sur la généalogie de la pensée et des pratiques psychiatriques. On aborde ce monde étrange à travers les traitements, ceux qui d’abord visent à « calmer » les malades, les bains chauds, les electrochocs, les psychotropes, etc. On pourrait à ce sujet noter une distinction trop souvent occultée : traiter n’est pas guérir. J’y reviendrais dans un texte en préparation.

Le site Squiggle, qui invite les psychanalystes, les analysants et le grand public à dialoguer autour de la psychanalyse, propose cette semaine dans la section « squiggle, rebonds et méditations » un texte étonnant d’un universitaire québecois, Alexandre Leupin, sur la place de Lacan dans la philosophie occidentale : Lacan : une nouvelle théorie de la connaissance. C’est rafraichissant et audacieux, même si l’appel final à prolonger au sein de l’université les topologies lacaniennes, supposées apporter la formalisation qui manquerait à la « science » psychanalytique, me laissent pour le moins sceptique : sand doute parce que je ne crois pas que la psychanalyse ait intérêt à se fairepasser pour une science, mais là aussi c’est un sujet sur lequel je reviendrais longuement.

Laurent Danchin, ancien directeur de la Halle Saint-Pierre à Paris, et grand spécialiste de l’Art Brut, vient de publier un petit ouvrage que je n’ai pas encore eu sous la main mais que Delphine Dori me signale : Art Brut, l’instinct créateur, à la pochothèque chez Gallimard. Si vous ne connaissez pas le monde étrange et passionant de l’Art Brut et des Arts Outsider, vous pouvez probablement commencer votre exploration par la lecture de ce livre.

Je voudrais enfin, pour finir ce petit cheminement tout à fait éclectique (mais je suis éclectique comme l’était par exemple Diogène Laerce), vous inviter à écouter cet autre programme de France Culture : Le rendez-vous des politiques de Raphaël Enthoven. D’abord parce que c’est peut-être la seule émission politique digne de ce nom en France, et parce que leurs derniers invités sont parmi les personnalités les plus passionantes de la vie politique. Jeudi dernier c’était Jean-Marie Bockel, vilain petit canard du Parti Socialiste, libéral de gauche : passionant. Et le jeudi d’avant, un must radiophonique : la rencontre des journalistes avec Christine Boutin, vilain petit canard quant à elle de l’UMP. Je considère pour ma part que Madame Boutin est une des rares personalités politiques à se soutenir d’une véritable pensée politique et éthique (une politique de la vie en quelque sorte). Tous ceux qui ont trouvé un quelconque intérêt à mon article sur la machine Téléthon et le mythe de la thérapie génique devraient écouter cette émission. Là encore, par pitié, écoutez avec le sens des nuances : contrairement à ce qu’une certaine caricature laisserait croire, Christine Boutin ne reviendrait pas sur le droit à l’avortement, et ne condamne aucune femme ayant avorté. D’autre part, elle considère que le PACS a eu des effets positifs, même si elle continue de concevoir le couple homosexuel à travers un concept de la famille dont je pense qu’il est complètement périmé. Sur certains points, je m’opposerai sans doute à Christine Boutin. Sur d’autres, par exemple le fait que l’embryon puisse être déjà considéré comme une personne, je considère qu’il faut l’entendre. En tant que psychanalyste, je suis bien placé pour savoir que l’embryon est ou n’est pas – et c’est bien là tout le problème – l’effet d’un désir. Tous mes analysants et analysantes me raconte cette histoire – et souvent sous l’emprise d’un doute, et parfois d’une terreur : suis-je ou non l’effet d’un désir? Bref… Je lui écrirai… J’ajouterai qu’il est rarissime qu’une candidate à l’élection présidentielle avoue publiquement qu’elle s’est trompée plus d’une fois dans l’appréciation des spécificités de l’expression politique, et qu’elle a su modifié certaines de ses positions pour tenir compte de la réalité contemporaine. Les internautes n’auront pas manqué par ailleurs d’apprécier son indépendance vis-à-vis du parti auquel elle appartient lors des fièvreux débats à l’Assemblé sur les DADSVI. Bref : vous souhaitez retrouver le goût du politique ? Intéressez-vous à ces personnalités malheuresement peu écoutées du paysage politique français : Corinne Lepage, Christine Boutin, Jean-Marie Bockel, Jean-Pierre Sueur, Christiane Taubira. Oubliez leurs étiquettes partisanes et imaginez ce que pourrait être la vie politique si on les écoutait un peu plus.



le mode d’emploi
novembre 19, 2006, 8:08
Filed under: Récits

st-flour november night

En marchant tout à l’heure par les rues du faubourg, pluie fine mais glaçante, lumières vacillantes de quelques réverbères, trois vieux de retour de l’assemblée des anciens chuchottent à mon passage. Je crois entendre : « Qu’est-ce qu’il fait dehors celui-là? » La vitre embuée du magasin de chapeaux : pas rassurant sous sa capuche grise le vieux barbu trempé avec le sac au dos et les chaussures défoncées – trop marché, trop marché.

Je me rappelle (rue Vander Weyden, à Brussels) ce que disait G. dont le tableau clinique valait largement le mien à l’époque : « Tu t’empêches de vivre » (et un peu plus loin, près de la gare : « Tu me fais penser à Camus »). Mais oui, je m’empêche de vivre ! tout à fait ! Je m’organise pour éviter de trop vivre. C’est ça ou bien devenir complètement fou !

Se calmer. On ne guérit rien de rien, on calme, c’est tout. (on soigne ?)

Je me demande : est-ce que mon tableau clinique a tellement changé finalement ? Je pratique encore ces folies, ces accès délirants – mais avec soin, avec une précision pour ainsi dire clinique. Ce qui a changé ? Je connais le mode d’emploi. Je sais comment ça fonctionne – mon économie pulsionnelle, si vous voulez, le petit hôpital psychiatrique personnel, les infirmières, la pharmacopée. Toute la différence est là (ce qui fait qu’on ne peut pas parler de rémission : mais d’arrangement plutôt, de territorialisation).

À mon tour, me voici du côté de ceux qui prennent soin. Prenant au pied de la lettre de ne s’autoriser que de soi-même. Quelle ironie… (Je sais au fond de moi qu’un jour je serais à La Borde : mais en qualité de quoi ? Pourquoi La Borde ? Parce que le mot est joli : pas pour rien qu’on y a exploré des territoires et des dé-territoires, locus et frontière)



actualités 13 novembre 2006
novembre 13, 2006, 12:08
Filed under: actualités

Sur France Culture, ne pas manquer la série que l’émission « les chemins de la connaissance » consacre à l’école de Palo Alto, dans le creuset de laquelle fut élaborée la dite thérapie « systémique » (à la suite des travaux de Gregory Bateson) :

On peut également encore écouter online la passionante discussion autour de l’action du collectif CFSI (Comité français pour la Solidarité Inernationale) intitulée : « L’Europe est vache avec l’Afrique« . C’est dans l’émission « Terre à Terre« , qui invite à cette occasion Modibi Diarra (Mali), Alzakhgui Gantulga (Mongolie) et le délégué du CFSI, Jean-Louis Vielajus. J’avais prévu d’écrire un post à ce sujet, montrant comment l’usage de l’expertise économique, incarné dans les « accords » de Cotonou (veuillez s’il vous plaît maintenir les guillemets autour du mot : « accords »), aboutit d’abord à l’empêchement du dialogue entre les producteurs concernés. Promis, j’en dirais un mot prochainement.

Les namurois (habitants de Namur, en pays Wallon) pourront aller écouter la conférence de Luc Boltanski, le lundi 20 novembre à 19h, dont le titre est très excitant : Comment faire des êtres humains ? L’engendrement et l’avortement comme objet anthropologique.

Les lillois pourront suivre les événements organisés dans le cadre de Cité Philo 2006, qui accueille des tas de gens intéresants : Stanley Cavell (et Sandra Laugier qui l’a fait connaître en France), Jacques Bouveresse, Bruno Latour, Pierre-Henry Castel.. Notons par exemple le programme du mardi 21 novembre : de 18 à 20 heures, Bruno Latour sera sous le feux des questions suite à son dernier ouvrage, Changer de société, refaire de la sociologie, et un débat aura lieu à 20h00 sur un beau sujet : « les commencements de l’existence humaine » avec Chantal Birman, Anne Dufourmantelle et Frédéric Worms.

Les 15 premiers numéros de la revue Vacarme sont disponibles intégralement en ligne : on y lira par exemple ce très intéressant numéro 1, datant de l’hiver 1997 et intitulé : « la santé : affaire privée/affaire publique« , et bien d’autres choses…

Le magazine Politix fait lui aussi son apparition sur internet, et l’intégralité des articles (jusqu’en 2004) est désormais consultable en ligne, et exportable au format pdf, grâce au portail des sciences sociales Persée.

Je vous conseille enfin deux livres qui sont sortis récemment :

Épreuves de la folie, Travail psychanalytique et processus psychotiques, de Jean Claude Pollack, aux Èditions érès. L’auteur, directeur de la revue Chimères, fait en quelque sorte un bilan d’années de travail auprès de la psychose, en tant que psychiatre (notamment à La Borde) et psychanalyste. C’est passionant, d’une ouverture d’esprit remarquable et rare, sans allégeance à aucune École instituée, bref, tout thérapeuthe devrait le lire.

Introduction aux sciences studies, de Dominique Pestre, publié dans la collection de poche Repères des Éditions La Découverte. Une synthèse lumineuse des travaux menés depuis quelques décennies par Latour and cie (dont Dominique Pestre fait partie).

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PS : J’ai fabriqué un troisième moteur de recherche grâce à Google-coop, après ceux consacrés aux arts dits bruts ou outsiders, et à la psychanalyse : celui-ci vise les travaux anthropologiques en langue française principalement. N’hésitez pas à les tester et surtout à les compléter.



De la Machine Téléthon
novembre 10, 2006, 5:23
Filed under: politique, Récits, sciences

Un certain Pierre-Olivier Arduin, responsable de la formation éthique du diocèse de Fréjus-Toulon, mais également animateur d’un site de soutien au pape Benoît XVI (qui, manifestement, a besoin de soutien, contrairement à son prédécesseur, pour, qui la question ne se posait même pas), publie aujourd’hui sur le site internet du diocèse auquel il appartient une tribune intitulée « Il n’est plus possible de participer au téléthon« .

Il se trouve que j’ai milité fort modestement, et dans une solitude qui me semblait (à tort) complète, contre le Téléthon, il y a une dizaine d’années de cela. La tribune de P.O. Arduin m’a donc titillé quelque peu, et j’ai lu sa prose et un peu plus (notamment ce texte, « Euthanasie des enfants, la logique barbare continue » qui par exemple cite le cardinal Ratzinger – aujourd’hui pape, donc – évoquant le péril ultra nazi qui pèse sur les démocraties occidentales). Je suis on ne peut plus méfiant, à titre personnel, envers l’argumentation développée par Arduin contre le téléthon. J’y reviendrais toutefois pour en souligner l’intérêt dans le cadre de l’émergence d’un débat qui me semble nécessaire. Néanmoins, le texte qui suit se contente, sans entrer dans les détails, de poser quelques jalons d’une étude critique possible (par exemple en anthropologie sociale ou dans le cadre d’un exercice de sciences studies) de ce que j’appelerai la machine Téléthon, qui m’intéresse en tant qu’exemple d’entité hybride, à la fois émotionnelle, économique, politique, morale et scientifique. Un travail d’étude détaillé resterait donc à faire, mais je n’ai ni les moyens ni le temps ni les compétences pour le mener. Si ces propos peuvent contribuer à susciter de tels travaux, j’aurais atteint mon objectif.

Le jour du Téléthon est devenue en 20 ans une journée sans doute aussi sacrée que je jour de Noël dans le paysage moral français. Du point de vue politique, nous avons affaire à une véritable institution, mais une institution hybride, qui engage à la fois les pouvoirs publics, des communautés scientifiques, des associations de malades, des chaînes de télévision et une mutltitude de médias, des millions de généreux donateurs, etc. Institution étrange : d’un côté, tout à fait administrée et contrôlée – afin de garantir la destination des sommes d’argent qui circulent – et, d’un autre côté, qui fait appel à l’émotion de chacun des donateurs – émotion suscitée et orchestrée par les chaînes de télévision notamment.

Le déploiement politique et moral du Téléthon s’est produit jusqu’à présent sans engendrer de polémiques publiques majeures – si conflits il y eût, par exemple au sujet de la destination des sommes recueillies, ou de la concurrence médiatique relative à l’orchestration de l’événement, ils ont été résolus par la négociation entre les parties concernées, sans faire l’objet d’une polémique susceptible d’infléchir de manière notable la conscience morale des donateurs. Tout se passe comme si l’existence d’une institution hybride comme le Téléthon semblait évidente, naturelle, et pour tout dire moralement indiscutable.

Pourquoi est-elle indiscutable ? Parce qu’elle émane de la rencontre entre la capacité émotive d’un donateur et de la souffrance d’un enfant malade. Toutes les ambiguïtés, les complexités, qu’un esprit critique pourrait souligner, voire dénoncer, dans la constitution d’une institution comme le Téléthon devraient tomber d’elles-mêmes devant l’évidence de cette rencontre. C’est le propre même de toute institution caritative.

Or, c’est précisément ce qui, de mon point de vue, ne va pas de soi : car le registre de l’émotion et de la souffrance, même s’il est un des moteurs du Téléthon – et c’est loin d’être le seul – n’est que la partie emergée (médiatiquement parlant) d’un iceberg : sous la surface des affects travaillent en réalité une pluralité d’organisations dont la description ne saurait être menée sur le registre de l’émotion et de la souffrance. A un bout de la chaîne nous avons l’émotion ressentie par le donateur, mais, à l’autre bout, il n’est pas du tout certain que nous ayons l’enfant souffrant : ce qui est certain, par contre, c’est que nous avons une communauté scientifique qui recherche : mais qui recherche quoi? Et dans quel but ? On laisse entendre au donateur qu’au bout de la chaîne, il y aurait un traitement possible de la souffrance des enfants malades. C’est une vérité indubitable. Mais partielle.

1° Le fonctionnement de la machine Téléthon repose en partie sur une alliance de dupes

L’argument que nous souhaitons lancer ici, c’est que l’existence et le déploiement du Téléthon repose en effet sur une ambiguïté savamment entretenue entre science et thérapie. Cette ambiguïté constitue le ressort qui relie de manière dynamique les différentes entités dont nous avons parlé : les capacités émotives des donateurs, les associations de malades, les chaînes de télévision et les autres médias, les institutions en charge de la santé publique et les administrations de régulation et de contrôle, l’association (AFM) qui fait le lien entre les sommes collectées et les laboratoires, les laboratoires scientifiques, les unités de recherche, etc.

La conclusion du dernier rapport de l’association Française contre les Myopathies est d’ailleurs très claire à ce sujet. Tirant le bilan de 20 années de « lutte », et dressant les perspectives d’avenir, une brochure colorée, présentant la photographie d’une gelule pharmaceutique en gros plan, nous informe : « Transformer la recherche en traitement, c’est l’ultime défi que lance l’AFM« . Autrement dit, nous n’en sommes pas encore au stade de la thérapie génique (tout au plus commence-t-on à expérimenter sur l’homme), mais largement occupé à la recherche fondamentale en génétique. Et on doit noter que la réalisation concrète des premiers traitements pour les maladies neuromusculaires n’est à l’heure qu’il est en rien prédictible. Combien de temps faudra-t-il avant d’obtenir cette prometteuse gelule qui illustre la couverture de la brochure ? Dix ans ? Vingt ans ? Si les premiers donateurs français,en 1987, avaient su que, 20 ans plus tard, on en serait encore au stade de la recherche fondamentale, et si éloigné de la fabrication d’un traitement, auraient-ils donné de manière aussi spontannée ? Et qu’en pensent aujourd’hui les patients qui défilaient sur les plateaux de télévision il y a deux décennies ? Et les associations de malades ?

Qu’on me comprenne bien : je ne cherche absolument pas à remettre en question le travail des laboratoires de recherche en génétique, pas plus que les activités de l’AFM (qui vont d’ailleurs bien au-delà du financement de la recherche, mais s’appliquent aussi à l’accompagnement social des malades et de leur famille). Je dis seulement que la fonctionnement de cette machine complexe qu’est le téléthon repose dans une large mesure sur une ambiguïté concernant la relation entre la science fondamentale et ses applications effectives (par exemple en pharmacologie). Ces vingt dernières années, la machine Téléthon a financé la recherche fondamentale en génétique, tandis que la génétique appliquée aux maladies neuromusculaires (l’objet privilégié qui justifie la construction et l’entretien de la machine Téléthon) n’en est encore qu’à ses balbutiements. Autrement dit, l’alliance entre la « générosité publique » (l’ « émotion publique ») et la science réelle, est sous bien des aspects une alliance de dupes (et c’est bien évidemment l’émotion qui est dupée, car les scientifiques savent bien la complexité des processi susceptibles d’aboutir à la fabrication d’un médicament ou d’un traitement).

2° De la recherche fondamentale à l’application thérapeuthique, il y a « des mondes »

Nous devrions être aujourd’hui mieux informés de la manière dont fonctionnent les mondes scientifiques. Depuis Thomas S. Kühn et sa théorie des pradigmes scientifiques, un nombre considérable de chercheurs, anthropologues, ethnologues, philosophes, historiens, et j’en passe, ont investi les laboratoires, les unités de recherche, les mondes d’où emergent les savoirs et pratiques scientifiques, en faisant apparaître les relations complexes dont ils dépendent, liés qu’ils sont aux pouvoirs politiques, aux pressions sociales, aux intérêts économiques, aux idéologies et aux préoccupations morales. Les sciences studies, qui elles-mêmes sont des sciences hybrides, ont montré que le l’idéal d’une recherche scientifique pure, détachée de toute détermination sociale, n’est qu’un mythe (lequel précisément nourrit le scientisme et ses déclinaisons politiques). La machine Téléthon présente un exemple éclatant de cette imbrication de la recherche et des déterminations sociales et politiques. Mais elle fonctionne précisément et paradoxalement en adoptant un autre mythe : celui d’une recherche fondamentale dont l’objet serait entièrement motivé par une application donnée.

Comme si les efforts des chercheurs en génétique devaient aboutir à une application unique, les énergies mises en oeuvre s’épuisant complètement dans un objet à venir : une gelule par exemple, ou un traitement possible d’une maladie neuromusculaire donnée. L’idéal étant qu’il n’y ait aucun reste. Or, l’état de la science génétique ne permet pas de garantir que le savoir acquis dans le cadre des laboratoires financés par l’AFM ne puisse pas soutenir d’autres recherches, et donc d’autres champs d’application que le strict cadre des maladies neuromusculaires. Un tel idéal serait d’ailleurs stupide : les recherches financées par l’AFM profitent elles-mêmes d’un échange de savoir avec les autres laboratoires de recherche en génétique, les résulats des experimentations ne peuvent prendre sens que dans le cadre de comités scientifiques, de communautés de chercheurs, qui évaluent leut pertinence et établissent leur scientificité. Un laboratoire qui fonctionnerait de manière parfaitement autarcique constituerait pour un domaine aussi complexe que la génétique, une aberration.

Or, les applications possibles, espérées ou déjà en voie de réalisation, des théories génétiques ne se réduisent évidemment pas au champ des maladies neuromusculaires. C’est d’ailleurs dans une certaine mesure parce que ces maladies sont rares (voire : « orphelines », et le signifiant mériterait une étude à lui seul) que la machine Téléthon existe. Il s’agit bien de faire appel à la générosité publique pour compenser le défaut d’intérêt, donc d’investissement, des laboratoires de recherches privés et de l’industrie pharmaceutique. Mais le territoire des applications génétiques possibles ne se laissent pas découper comme celui des investissements et des intérêts des institutions. La délimitation entre l’investissement et l’intérêt des laboratoires privés et l’investissement et l’intérêt des institutions caritatives n’est pas « scientifique » : du moins elle ne recoupe pas une division « naturelle » de la recherche fondamentale en génétique. Prenons un exemple plus parlant : on ne peut pas dire que les recherches fondamentales sur la radioactivité menées par Pierre et Marie Curie n’aient profité qu’aux patients atteints du cancer (par l’invention de la radiothérapie) : les victimes d’Hiroshima et ceux de Tchernobyl en ont aussi « bénéficié », comme tous les clients des réseaux d’électricité alimentés par les centrales nucléaires aujourd’hui. Il ne saurait être question ici de juger la pauvre Marie Curie, morte de leucémie précisément à cause de ses travaux, et dont la probité n’a jamais été mise en question. Il faut simplement rappeler que les effets des dévouvertes scientifiques (non seulement les applications possibles, mais aussi les effets sociaux, politiques, moraux) ne recoupent pas toujours (et certains diront : « jamais ») les espérances initiales des chercheurs. Ils les débordent forcément.
C’est évident dans le cadre de la génétique. Les amateurs de science-fiction le savent depuis longtemps : l’usage du savoir génétique augure aussi bien du meilleur que du pire. Il faudrait être bien naïf pour voir dans la génétique une théorie vouée entièrement à la recherche de l’amélioration de la vie de tous les hommes. Le film Gattaca d’Andrew Nichols (qui en quelques années est passé du statut de film de science-fiction à celui d’anticipation) montre bien comment la maîtrise des gênes pourrait être utilisée comme un outil de discrimination sociale (établissant un système de castes). Et quand bien même tous les chercheurs en génétique étaient motivés par l’amélioration de l’existence humaine, qui nous garantit que les critères qui nous permettent d’évaluer une telle « amélioration » sont fiables ? La situation de crise environnementale que nous connaissons actuellement n’est-elle pas un effet direct d’une amélioration radicale de certains aspects de la vie humaine (notamment en occident) ?

Bref. Il nous faut admettre que nous ne savons pas ce que l’avenir nous réserve. C’est une banalité. Mais si nous prenons au sérieux cette banalité, et si nous prenons au sérieux le fonctionnement des mondes de la recherche fondamentale (mondes en grande partie mythiques), et surtout ce que cette recherche ne sait pas encore, et ce que nous ne savons pas encore, alors nous devons nous méfier de la machine Téléthon : c’est-à-dire, introduire des perturbations dans ces circuits, des questions et des soupçons, faire un travail critique.

3° D’une entité morale qui vient hanter la machine : l’embryon

Je voudrais pour finir en revenir à Pierre-Olivier Arduin, dont la prose a suscité la mienne si je puis dire. Pierre-Olivier Arduin vient créer une perturbation dans la machine ronronnante du Téléthon. Et c’est en cela qu’il m’intéresse. Cette perturbation, cet objet qu’il balance dans les rouages, et dont le but est de ralentir voire d’arrêter le fonctionnement de l’ensemble, est un objet tout à fait spécial. Toutes les personnes qui s’intéressent aux débats dits de bio-éthique en sont les familiers (bien qu’au fond il soit justement impossible de le connaître) : c’est l’embryon.

Or, qu’est-ce qu’un embryon dans le cadre de notre examen de la machine Téléthon ? Hé bien ! c’est une entité en suspens. En suspens, parce qu’elle peut être potentiellement différentes choses : par exemple, un enfant aspirant à naître, à devenir sujet, donc susceptible d’être l’objet d’un Diagnostic Pré-Natal (DPN) ou pré-Implantatoire (DPI). Ou bien encore, un fournisseur de cellules souches, donc un objet utilisable dans le cadre d’une experimentation.

L’argumentaire de Arduin, qui se réfère à ses propres autorités (l’Académie pontificale pour la Vie, associée à la Fondation Jérôme Lejeune et à la Fédération internationale des médecins catholiques, et de manière générale, les collectifs opposés au droit à l’avortement), pointe justement un effet tout de même assez pervers des recherches engendrées par la machine Téléthon : si on ne peut pas encore guérir les malades atteints de troubles génétiques neuromusculaires, on peut au moins les empêcher de naître. Evidemment, cet argumentaire s’appuie sur une théorie qui considère que l’embryon est déjà une personne ou un sujet, et que donc à ce titre il a des droits. Je ne juge pas cette position ici. Quelle que soit mon opinion sur ce point, Arduin et les collectifs auxquels il se réfère sont dans leur rôle, et en tant que collectif, ils ont droit à faire des propositions, pas moins que les scientifiques, l’AFM ou les associations de malades. Et nous aurions intérêt à les prendre en compte.

Si la Machine Téléthon ne prend pas en compte ces arguments jusqu’à présent, c’est d’abord parce qu’ils constituent un risque grave pour son bon fonctionnement. La réponse des responsables de l’AFM à Arduin est un bon exemple de ce qu’on observe souvent dans les dialogues entre scientifiques et société civile, c’est-à-dire : un dialogue de sourds. Quand Arduin écrit : « Mais le point essentiel est bien que le droit fondamental et primordial à la vie de l’enfant embryonnaire dès sa conception est intangible ainsi que l’a rappelé Benoît XVI aux congressistes. Or, dans le cas d’un principe qui n’admet ni dérogation, ni exception, ni compromis, les chrétiens doivent comprendre qu’est en jeu l’essence de l’ordre moral de la société et que leur engagement n’en devient que plus évident. Ils ne peuvent coopérer au mal mais doivent précisément s’y opposer. » L’AFM répond : « L’AFM soutient ainsi toutes les pistes thérapeutiques susceptibles d’offrir aux malades une solution dans les années à venir, qu’il s’agisse de la pharmacologie, la thérapie génique, la thérapie cellulaire ou les cellules souches. La part restante des fonds est consacrée à l’aide aux malades. Le combat de l’AFM est donc bien un combat pour la vie. » Arduin est du côté du Bien, l’AFM du côté de la Vie.
Je me souviens d’un temps où le statut de l’embryon faisaient l’objet de controverses passionnantes, largement relayées par les médias, les enseignants, bien au-delà de la seule sphère du comité nationale d’éthique ou des congrégations religieuses. L’embryon était alors un objet politique. La génétique soulevait aussi des questions éthiques ou morales, et des préoccupations politiques, traduites dans la loi, soulevant des débats éreintants, mais précieux du point de vue démocratique.

Le ronronnement de la machine Téléthon me semble être caractéristique d’une époque et d’un pays (la France, notamment) qui a abandonné la génétique aux mains des scientifiques : elle n’est plus l’objet d’un débat publique, politique et moral. Tout se passe comme si la génétique pouvait enfin exister paisiblement dans les laboratoires, en attendant qu’elle produise ses effets dans la vie future des citoyens. Quels seront ces effets ? On peut en prévoir sans doute certains à court terme, mais il est impossible de décrire dès aujourd’hui ceux qui surgiront à long terme. C’est pourquoi d’une certaine manière, et même si je ne me sens aucune affinité avec l’atmopshère politique dans laquelle elles baignent, les critiques de Pierre-Olivier Arduin méritent d’être prises au sérieux : au moins en ce sens qu’elles contribuent à réinventer un débat possible, à réintroduire la génétique dans le champ politique (avant qu’elle ne s’y effectue à notre insu).

PS : Quelques semaines plus tard, l’archevêque de Paris a annoncé son souhait d’un débat sur le Téléthon. Ce à quoi Laurence Tiennot-Herment présidente de l’AFM «choquée et outrée» a souligné, sur France-Info mardi, «que ce débat n’était absolument pas d’actualité». Je pense que refuser un débat est toujours une erreur. D’autre part je voudrais vous signaler le point de vue beaucoup plus nuancé sur la génétique qu’adopte le grand généticien Arnold Munich. Ne ratez pas l’émission que France Culture a consacré cette semaine à ses travaux et ses réflexions. L’homme est lumineux, humble et parle sans langue de bois des questions bioéthiques. Si enfin vous souhaitez avoir une vision « historique » récente de la génétique, comment l’enthousiasme a laissé place à un questionnement sur les méthodes, vous pouvez lire cet article de Michel Maziade et aliq. « Génétique de la schizophrénie et des troubles bipolaires« , publié en oct. 2003 dans Médecines/SCiences. Je reviendrais sur ce texte dans un article détaillé (qui me semble problématique sous bien des aspects).