récits


du questionnaire à la lobotomie
décembre 19, 2006, 12:21
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Steven Wainrib, psychiatre et psychanalyste, a publié récemment dans Le Monde, un article relatant la réception par les psychiatres d’un document émanant de la Haute Autorité de santé. Le document porte le titre (français) suivant :

Trouble obsessionnel compulsif (TOC) résistant : prise en charge et place de la neurochirurgie fonctionnelle.

On peut le lire à cette adresse (au format pdf). Ce que j’ai fait.

Je me suis permis de commenter un peu ce texte, parce que je crois qu’il est symptomatique de la manière dont les neurosciences (au sens large) envisagent la thérapie des pathologies auxquelles elles s’intéressent. On peut en résumer l’argument ainsi : il existe des personnes dont les T.O.C. persistent de manière significative malgré les prises en charge psychothérapeutiques et pharmacologiques. Leurs symptômes « résistent » aux thérapies habituellement connues pour leur efficacité dans ce domaine. L’étude fait le point sur une alternative thérapeutique qui a germé dans l’esprit de certains chercheurs : la neurochirurgie. La neurochirurgie n’est pas en soi une science médicale nouvelle : on l’a pratiqué et on la pratique aujourd’hui encore dans le monde pour traiter certaines « pathologies psychiatriques », et ce n’est pas sans un sentiment d’horreur qu’on évoque la « lobotomie » (qu’on distingue de la leucotomie, un peu plus subtile, et d’autres méthodes de micro-chirurgie). Notre article évoque de manière assez délicieuse la mauvaise presse dont pâtissent les chirurgies du cerveau par ces termes : « L’image de certaines techniques d’ablation (leucotomie) a souffert de l’utilisation abusive et non contrôlée qui en a été faite ; en particulier elle a été stigmatisée par la pratique dans des conditions parfois douteuses de la lobotomie chez des schizophrènes. À juste titre, elle a été fortement critiquée. Des techniques neurochirurgicales d’ablation permettant une destruction plus limitée de groupes de neurones (capsulotomie) ont ensuite donné des résultats intéressants. » La mauvaise image de la leucotomie reposerait donc surtout sur les excès auquels elle a donné lieu. Je me permets d’en douter : je crois plutôt que peu de gens apprécie cette idée qu’un chrirugien entreprenne de détériorer de manière volontaire une partie fut-elle microscopique de son cerveau. Il y a là tout un imaginaire lié au sectionnement du lieu et à l’ablation d’une partie de ce lieu, où, du moins en Occident, nous reconnaissons le siège de la pensée, de l’âme, et le problème de la lobotomie n’est pas celui de son manque d’efficacité, mais de la violation de quelque chose dont nous croyons qu’il constitue un des sièges de notre personnalité. J’ajouterai que les neurochirurgiens eux-mêmes en sont d’accord puisque c’est précisément en vue de modifier certains aspects de cette personnalité (et des comportements qui y sont associés) que l’intervention est envisagée. Bref, ici comme ailleurs, ne prenons pas les gens pour des imbéciles : leur terreur vis-à-vis de la lobotomie repose sur des motifs tout à fait rationnels (en l’état actuel de nos connaissances).

Et ce d’autant plus – et c’est pourquoi cet article rédigé dans le style habituellement bonhomme et tranquille de la littérature scientifique choquera bien des gens – qu’on se propose ici non pas de traiter des schizophrènes, mais des toqués. Dans l’imagerie populaire, relayée aujourd’hui par les médias, le schizo, c’est l’autre, c’est-à-dire le fou. Qu’on triture le cerveau des fous, je connais bien des gens que ça ne choquerait pas tant que ça. Je ne veux pas ici développer une réflexion générale sur la manière dont les sociétés humaines éprouvent le besoin de distinguer les fous, mais je suis persuadé que si les neurochirurgiens parvenaient à démontrer qu’une leucotomie aurait des effets bénéfiques sur la schizophrénie, ça ne choquerait pas tant que ça qu’on la pratique. Enfin.. ça ne choquerait pas tout le monde. Pour les toqués, il en va tout autrement. Et ce pour une raison bien simple : c’est que les T.O.C., nous sommes tous susceptibles d’y être confrontés. Alors qu’au contraire nous croyons que la psychose, et notamment sa forme dite « schizophrénique », ça ne concerne que des personnes exceptionnelles : elles ne sont pas intégrables dans cet ensemble que nous reconnaissons comme « nous ». Leur manière de vivre nous semblent trop éloignées de la norme – laquelle bien que n’étant nulle part inscrite, ne manque pas moins de déterminer le partage fondamental des collectifs humains. En tant que psychanalyste, je considère au contraire que ce partage est infondé. En tous cas dans mon travail, quand j’écoute mes patients, je mets entre parenthèse cette norme – du moins je m’y efforce, malgré son immancence. Les T.O.C. par contre, tout un chacun peut y être sujet. Delarue fait des émissions régulièrement sur ce thème, les magazines de psychologie y consacrent régulièrement des articles, et c’est devenu tout à fait banal de considérer que soi-même ou un de ses proches ou son voisin est toqué : ça n’en fait pas pour autant un fou, il continue de faire partie de ce « nous », déployant une potentialité propre des individus qui le compose, au même titre que l’angoisse ou la dépression.

1° T.O.C. et T.C.C.

Les Troubles Obsessionnels Compulsifs nous semblent familiers : la plupart des gens sont capables de dresser une liste de comportements répétitifs (se laver, faire le ménage, vérifier, etc.), et d’imaginer quelle emprise peut avoir sur l’existence une idée obsédante. La psychanalyse a traditionnellement associé, en se fondant sur l’analyse de l’homme aux rats menées par Freud, ces symptômes à la névrose (dite alors : obsessionnelle). De nos jours, on admet que les T.O.C. apparaissent aussi dans d’ autre paysage psychique (les psychoses notamment). Les thérapies comportementales ont fortement contribué à autonomiser le champ des T.O.C., ce qui se traduit dans le DSM IVr (qui a exclu la névrose de ses classificateurs nosologiques) par une catégorie à part entière, identifiant une série de comportements dont on peut mesurer l’apparition, la fréquence et la morbidité.

Les psychothérapies auxquelles se réfère l’article que nous commentons sont évidemment les psychothérapies cognitives et comportementales. D’une part il s’agit, dans le cas des compulsions, de modifier des actes, des comportements, d’autre part, dans le cas des obessions (ce que le DSM IVr appelle des « actes mentaux », de corriger des cognitions erronées. Quitte à ennuyer quelque peu les gens de ma paroisse (les psychanalystes « purs »), je suis tout à fait persuadé de l’efficacité relative des thérapies qui prétendent par différentes techniques (notamment l’habituation, l’exercice, la contre..) de ré-apprentissage ou de reconditionnement réduire la prévallence des T.O.C. dans la vie de certains patients. Évidemment, la question de l’ « efficacité » d’une psychothérapie est à poser dans le cadre des objectifs de la dite psychothérapie : c’est d’ailleurs une des raisons pour lesquelles la comparaison entre les TCC et la psychanalyse repose sur une prémisse absurde – parce que les objectifs poursuivis par les unes et l’autre ne sont pas assimilables : l’efficacité est toujours évaluée selon les critères des TCC, et la spécificité de la psychanalyse n’est pas prise en compte dans les évaluations.

Les T.O.C. dont l’article nous parle apparaissent donc dans un certain contexte théorique et clinique dont il faut tenir compte. Le professeur Pierre-Henry Castel a dit des choses extrêmement fines à ce sujet (notamment dans son séminaire dont le texte est lisible sur son site, voir la séance du 18 mai 2006). Je vous y renvoie.

2° Psychothérapies et chirurgie :

Le texte que nous examinons suggère que dans les cas où les psychothérapies comportementales et cognitives ne suffisent pas à produire une diminution suffisante des T.O.C., il faudrait envisager de recourir à la chirurgie. À première vue, on pourrait admettre l’idée que la gravité d’une pathologie détermine le recours à telle ou telle thérapie, l’intervention chirurgicale constituant ici la réponse la plus appropriée au cas les plus graves.

Mais, et c’est là que l’article fait preuve d’une naïveté épistémologique confondante en l’ignorant, passer de la psychothérapie type T.C.C. à la chirurgie implique un changement de paradigme radical : mettre sur le même plan sans autre forme de procès deux pratiques aussi différentes que la modification d’un comportement par la suggestion ou le ré-apprentissage, et le sectionnement ou la stimulation d’une composante organique du cerveau, cela ne vas pas de soi. Quand bien même on admettrait (ce que la plupart des praticiens cognitivistes semblent admettre) que les techniques psychothérapeutiques seraient traduisibles dans le vocabulaire de la neurologie – qu’une intervention théraeutique visant à modifier le comportement modifie du même coup le fonctionnement de la machine-cerveau, quand bien même on accepterait de considérer l’explication causaliste de la neurologie comme la seule scientifiquement valide (et cette idée que toute intervention thérapeutique pourrait être réduite, un jour ou l’autre, à une explication de ce type), on devrait tout de même se poser quelques questions avant de proposer le remplacement des T.C.C. par la chirurgie, de la psychologie par la médecine.

Qui n’est pas frappé déjà par la différence des outils utilisés par les praticiens de ces deux domaines ? Prenons d’un côté le questionnaire, outil crucial des T.C.C., et de l’autre, l’imagerie médicale de haute précision. Entre les deux, on pourrait ajouter : le médicament (les psychotropes divers et variés), mais je laisse de côté le domaine de la psychopharmacologie (l’article d’ailleurs ne la mentionne qu’en passant, préférant s’appuyer sur les statistiques fournies par les T.C.C., sans doute mieux exploitables dans la perspective qui est la sienne).

Évoquons d’abord les fameuses machines d’imagerie médicale, dont tout anthropologue des sciences médicale sait l’importance extraordinaire qu’elles ont prises dans la recherche ces dernières décennies. Je cite notre texte :

« L’avènement de techniques de micro-localisation par imagerie, par électrophysiologie, permet désormais de cibler précisément un groupe de neurones impliqué dans la physiopathologie de certaines maladies psychiatriques. Le succès remporté par la stimulation profonde dans la maladie de Parkinson (102,103), technique de neurochirurgie a priori réversible, a de nouveau posé la question de l’utilisation de la psychochirurgie non ablative dans des cas très ciblés. Dans ce domaine, les TOC résistants sont la pathologie qui semble pouvoir bénéficier le plus efficacement de la psychochirurgie. »

Autrement dit : nous avons les outils pour intervenir de manière très précise dans le cerveau, cela fonctionne pour des maladies telles que la maladie de Parkinson (mais pas pour la schizophrénie) : pourquoi ne pas essayer sur les T.OC. résistants ?

Steve Wainrib, commentant ce passage avec un humour grinçant écrit :

« Ils ne savent même pas si l’on doit faire une « capsulotomie antérieure, une cingulotomie antérieure, une tractomie subcaudée ou une leucotomie bilimbique », c’est au petit bonheur la chance qu’on opère. »

Mais qu’importe : nous avons les machines, nous avons les techniques, nous possédons un savoir, pourquoi ne pas essayer de les mettre en oeuvre en vue de soulager la souffrance des malades toqués ? Il faut bien que ces machines servent à quelque chose n’est-ce pas ?

Le problème, car il y a un problème, ce sont à mon avis les malades toqués. Les machines existent. Mais les maladies qui pourraient justifier l’utilisation de ces machines, existent-elles au même titre que ces machines ? Existent-elles au sens d’objets épistémiques manipulables dans le champ des sciences du cerveau au même titre que la maladie de Parkinson par exemple, dont l’expression neurologique est indiscutable ?

Hé bien non ! Un T.O.C., jusqu’à preuve du contraire, ça ne se voit pas sur les écrans des ordinateurs de laboratoires dédiés à l’imagerie du cerveau. Ça n’est pas « localisable » (pour le moment) dans le cerveau, ni dans les gènes d’ailleurs. Un T.O.C. c’est quelque chose que les psychothérapeutes supposent en écoutant un patient, puis éventuellement vérifient et évaluent en étudiant les réponses faites par ce patient à un questionnaire (je ne parle pas ici des psychanalystes qui connaissent aussi les T.O.C., mais ne travaillent pas sur la foi de questionnaires).

Bref, un T.O.C. c’est d’abord une interprétation faite par le thérapeute, le médecin, et éventuellement le patient lui-même, à partir d’une série de croix ou de chiffres listées sur une feuille de papier. Alors il existe plusieurs questionnaires spécifiques pour établir les T.O.C. et en évaluer la prévallence et la gravité. Le plus utilisé en ce moment, et celui auquel les auteurs de l’article accorde leur préférence, est l’échelle de Y-BOCS :

L’échelle comprend 10 items qui mesurent 5 dimensions : durée, gêne dans la vie quotidienne, angoisse, résistance, degré de contrôle. Chaque item est coté de 0 (pas de symptôme) à 4 (symptôme extrême). Ainsi, en fonction du score obtenu, on distinguera :
– 10-18 : TOC léger causant une détresse mais pas nécessairement un
dysfonctionnement ; l’aide d’une tierce personne n’est pas réclamée ;
– 18-25 : détresse et handicap ;
–  30 : handicap sévère exigeant une aide extérieure
. (voir annexe du texte p. 32)

Nous sommes donc là dans le registre de la description et une lecture rapide du questionnaire (qu’on pourra trouver sans peine sur internet) témoigne de l’attachement de ses auteurs à privilégier le langage courant, dans l’esprit du DSMIVr, délibérément a-théorique.

Sans entrer dans les détails, on voit bien que, du questionnaire de Y-BOCS prétendant chiffrer un niveau de détresse, de gêne, de handicap, à la localisation d’un groupe de neurones par imagerie médicale, il y a plus qu’un pas. Il y a un véritable saut épistémique. Un saut dans le vide pour ainsi dire. Les auteurs de l’étude rappellent que la lobotomie a échoué pour le traitement de la schizophrénie : c’est une bonne chose de le rappeler, mais ce serait une chose meilleure que d’en tirer une leçon – car qu’est-ce que nous garantit que les interventions chirurgicales dans le traitement des T.O.C. ne seront pas voués pareillement à l’échec ? Pour le moment : rien.

Et ce, parce qu’on reproduit les mêmes erreurs : on ne tient pas compte de la manière dont est constitué l’objet médical nommé T.O.C. Parce qu’on l’élève trop vite, au rang d’objet épistémique formaté au champ des sciences du cerveau. On glisse pour ainsi dire trop précipitamment du cabinet du psychiatre au laboratoire, de l’entretien clinique à la salle chirurgicale, du questionnaire à la lobotomie.

3° Une étiologie discutable

Il nous faut revenir ici sur la manière dont on passe justement de la situation clinique (un patient qui se présente au cabinet du psy) à la salle d’opérations chirurgicales. Les chriurgiens ne s’occupent pas de constituer l’étiologie du T.O.C. Ils proposent une solution thérapeutique à une pathologie que d’autres ont constitué. À vrai dire, les chirurgiens ne s’intéressent pas aux T.O.C. mais aux T.O.C. résistants, ce qui n’est pas la même chose. Or, comment décrire précisément ce qu’est un T.O.C. résistant ? Cette question est tout de même cruciale, car il s’agit de faire le tri entre des patients, afin de sélectionner ceux dont le cerveau pourrait être l’objet d’une intervention chirurgicale (ce n’est pas comme s’il fallait choisir une une psychanalyse et une psychotérapie comportementale par exemple !).

Lisons ensemble comment il faut entendre cette « résistance ». Je cite la page 41 :

« La réponse au traitement doit être évaluée périodiquement lors d’entretiens cliniques et au moyen d’échelles validées. Des critères empiriques de réponse et de résistance ont été établis en utilisant une échelle d’hétéro-évaluation, la Y-BOCS, échelle la plus largement et fréquemment utilisée pour quantifier la sévérité des symptômes.On considère généralement comme répondeur au traitement pharmacologique et/ou psychologique un patient qui présente une décroissance de 25 % de ses rituels, ce qui peut être suffisant pour améliorer la qualité de vie. Ainsi, beaucoup de patients qui avaient de 6 à 8 heures de rituels par jour se trouvent nettement améliorés et peuvent mener une vie normale avec « seulement » 2 heures de rituels par jour  »

Suit une série de pourcentages de réduction des troubles selon l’échelle de Y-BOCS (on trouve en annexe un certain nombre de questionnaires qui permettent de produire une échelle d’évaluation des TOC, et pour l’échelle Y-BOCS voir page 32).

Bref, un consensus (qui n’en est pas un en fait) s’établit sur cela qu’un patient résistent aux thérapies habituelles (TCC et médicaments) quand son score au questionnaire de Y-BOCS ne s’élève pas au-dessus de 25%, c’est-à-dire que la rémission des symptômes (par exemple le nombre d’heures occupées par les activités ou les pensées liées aux TOC) ne se traduit pas sur l’échelle de Y-BOCS par ce que les chiffres considèrent comme une amélioration suffisante. Je cite :

« Il n’existe pas de réel consensus quant à la définition de la réponse et de la résistance au traitement ; toutefois, des propositions ont été faites par Pallanti et al.. Il est admis qu’une réduction de 35 % du score Y-BOCS peut être considérée comme une réponse complète au traitement, une réduction comprise entre 25 et 35 %, une réponse partielle, et une réduction inférieure à 25 %, une absence de réponse. Une augmentation de 25 % du score Y-BOCS doit conduire à envisager une rechute après une période de rémission. »

Notez bien le flottement entre « il n’y a pas de consensus réel » et « il est admis que« … Suivent une série de chiffres et d’études (qui ne concernent souvent qu’une cohorte assez modeste de patients) censées j’imagine justifier ce « il est admis que ». On a le droit je pense de trouver cela un peu léger.

Bref, on est en droit de se demander si, en se référant à une étiologie qui repose sur un questionnaire (fut-il aussi « consensuel » que le Y-BOCS), la détermination de l’objet épistémique « T.O.C. résistant » par la neurochirurgue ne repose pas sur des bases quelque peu fragiles. Peut-on envisager une intervention aussi onéreuse (sur le plan financier comme sur le plan symbolique) sur des prémisses aussi discutables (et discutées : si on écoutait les psychanalystes et nombre de psychiatres au sujet des T.O.C., on entendrait certainement des sons de cloches assez discordants sur la manière dont on devrait les décrire par exemple. En réduisant les producteurs de discours sur les T.O.C. aux seuls praticiens des T.C.C., on se simplifie certes la tâche, mais on suscite aussi des réactions comme celle de Wainrib, et des débats dans les quotidiens).

Je note toutefois une chose dans cette histoire de produire des lésions (l’autre méthode étant la « stimulation profonde »). C’est une étrange manière finalement de remettre en jeu ce partage qui ne date pas d’aujourd’hui entre les pathologies dues à des lésions dans le cerveau et les pathologies qui ne sont pas liées à de telles lésions. C’est ainsi que s’est élaboré le concept de retard mental, qui ordonne un champ extérieur à la psychopathologie. Qu’est-ce qu’une lésion au fond : c’est quelque chose que les machines d’examen du cerveau permettent de voir. Des anomalies. Mais c’est aussi bien plus que ça : ce sont des objets épistémiques, et en l’occurence, des causes. Quand on a identifié une pathologie (dans le cas qui nous occupe, grâce à des questionnaires), et qu’on ne trouve pas de lésion, que fait-on ? On s’adresse aux psychothérapeuthes ou aux pharmacologues par exemple. Et quand ces psychothérapeuthes et ces pharmacologues n’arrivent pas à faire disparaître les symptômes que fait-on ? On pourrait s’adresser au psychanalyste par exemple.. Hé bien non ! On crée une lésion. Autrement dit, on force la pathologie à devenir un objet épistémique, on la formate afin qu’elle puisse être à même d’intégrer les objets usuels des laboratoires.

C’est aller un peu vite, ou un peu cavalièrement (sur le plan de la logique) du questionnaire à la chirurgie.

en guise de conclusion :

J’ai rédigé ce bref article en songeant à l’une de mes patientes. Une jeune femme de trente ans et qui m’annonce tout de go : « Je suis toquée, complètement toquée, 24 heures sur 24 ». Toquée,c’est le mot qu’elle a appris lors de son séjour en psychiatrie, c’est pour ça qu’elle prend des médicaments (antidépresseurs, anxiolytiques et neuroleptiques), qui ne changent rien dit-elle. Ses yeux sont écarquillés comme des billes. Elle dit qu’elle ne peut rien jeter, parce qu’avant de jeter il faut qu’elle vérifie, qu’elle vérifie partout, partout autour de l’objet et à l’intérieur. Un sac poubelle, un paquet de cigarettes vide, il faut qu’elle l’ouvre, qu’elle vérifie dessous, dedans autour. Je dis : de quoi avez-vous peur ? Je ne sais pas : c’est pour ça que je viens vous voir. « Même une revue [« Femme actuelle » ce qui éveillera la sagacité de tout psychanalyste], je ne peux pas la jeter, il faudrait que je vérifie ce qu’il y a entre chaque page ».

Pendant la séance, nous jouons avec un verre, puis une enveloppe (que nous déchirerons ensemble, jusqu’à la réduire à une feuille plane, un plan, à deux dimensions, sans contenant, donc sans contenu, donc sans « rien » à l’intérieur – je glisse ceci une fois encore pour mes collègues psychanalystes). La fois d’après, nous jouerons avec un sac, pour mieux raconter ce qui se passe. Je pense à Winnicott, Bion et Anzieu, toutes ces histoires de contenant, d’enveloppe. Elle me dit que la nuit elle ne dort pas : à la place elle mange. De fait, elle est ronde comme… un sac gonflé d’air (me semble-t-il).

Croyez-vous qu’un questionnaire comme l’Y-BOCS nous en dirait autant que j’en ai appris sur cette patiente en à peine une heure ? Et si, dans les termes de l’évaluation auquel se réfère l’article de la HAS, cette personne relève assurément du champ des T.O.C. résistants à la pharmacothérapies et aux T.C.C., n’est-ce pas parce que son T.O.C. s’inscrit dans un paysage mental plus vaste que celui qu’on tente de circonsrire aux T.O.C., que le T.O.C. en question, si on tient à continuer à le nommer ainsi, déborde largement la configuration décrite par les questionnaires, signale au fond une psychose (ce que Castel appelle dans l’article cité supra. une « psychose pseudo-obsessionnelle ») ?

Bref, avant de se précipiter dans les laboratoires, avant de livrer son cerveau aux machines expertes de la chirurgie, ne devrait-on pas affiner un peu le diagnostic ?

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Theôria : quelques échos de Plotin à Bion.
décembre 15, 2006, 1:36
Filed under: danahilliot, philosophie, psychanalyse, Récits

Je voudrais rappeler d’abord ce texte un peu délirant que j’ai produit sur les théories considérées comme systèmes psychotiques (on le lira comme un effet de la fantaisie, car je n’y ai mis aucun esprit de rigueur : ce sont là des choses qui me travaillent, un work in progress, que j’essaierai de développer un jour peut-être, mais la tâche me paraît quelque peu effrayante : on verra plus tard).

Au sujet de la relation entre la théorie et ce qu’on pourrait appeler pour faire vite la « pratique » psychanalytique, j’ai songé en lisant Wilfred R. Bion aux grecs, et notamment aux néoplatoniciens. Je crois que ce que nous appelons « théorie », ou « recours, soutien, référence, accrochage » théoriques, dans notre pratique analytique a quelque chose à voir avec ce qu’on lit chez Plotin par exemple concernant la « theôria » – ce qu’on a traduit assez justement en français par « contemplation ».

Prenons par exemple le très beau traité « De la nature, de la contemplation et de l’un » (Ennéade III,8, traité 30), qui commence par cette affirmation assez provocante vis-à-vis de la vulgate aristotélicienne : « Tous [= tous les vivants] désirent contempler » (panta theorias ephiesthai). et il précise : « les vivants rationnels et les vivants irrationnels, et même les plantes et la terre qui les engendre« [=ma traduction]. Il y a cette très belle image qui décrit la fleur s’ouvrant au lever du jour pour contempler le soleil (dont l’éclat la nourrit en retour). Cette théorie, évidemment, n’a que peu de choses à voir avec ce que nous avons coutume, en tant que modernes, de décrire comme théorie. C’est bien plus qu’un texte ordonné à partir de prémisses et en vue d’une conclusion, une série plus ou moins organisée d’arguments. Le désir théorétique chez Plotin ne vise pas la production d’un certain savoir, mais est d’abord une transformation de celui qui contemple sous l’effet de l’objet contemplé. J’emploie le mot « transformation » à dessein pour faire écho à Bion, chez qui cet effet de feed back, d’effet de boucle, a été soigneusement décrit, à toutes les étapes de la cure psychanalytique, et à tous les états de la pensée psychanalytique.

La dynamique radicale de la transformation théorétique chez Plotin doit s’entendre comme un mouvement conjoint de la vie et de la pensée : penser, contempler, c’est précisément s’accrocher à ce qui anime le corps, c’est-à-dire le désir de contempler (à la mesure de chaque être vivant), autrement dit : l’activité psychique. La psyché est d’abord chez les grecs (et cela aussi bien chez Platon, voir le Phèdre par exemple, que chez Aristote, peri psyché), le principe de vie, de mouvement. Contempler, c’est donc s’efforcer de demeurer en vie, échapper à l’aspiration de la matière, principe de dispersion (la fameuse ulè, qu’on traduit par matière, mais qui constitue plutôt le matériau radicalement informe, cet état où rien n’est discernable, rien n’est distinct, l’absence de quelque chose, le « non-sein » pour parler comme Bion), pour le dire en termes qui nous sont familiers à nous qui causons une autre langue, les processus de division qui vont du clivage à la fragmentation, de la dissociation à la dispersion.

Et c’est pourquoi le désir théorétique, peut être décrit aussi bien comme principe moteur (ce qui nous anime, qui nous maintient en vie) et en définitive comme désir de l’un (lutte contre la fragmentation). J’irai jusqu’à dire que les formes et les idées, et les objets en général de la contemplation, ont une fonction de « lien unaire » (et il me semble que les rares fois où Lacan évoque Plotin, il songe à quelque chose de ce genre). La contemplation produit de l’Un, ou plutôt : contempler, penser, désirer le « bon objet », c’est en retour bénéficier d’un effet unaire, de rassemblement, de cohésion (contre la tendance à la confusion et la parcellisation). Il y a chez Bion quelques mentions de Proclus, et il ne m’étonnerait guère que Bion, que je ne connais pas assez, ait médité la littérature néoplatonicienne. Il fait en tous cas référence à la théorie des platonicienne des formes et de la réminiscence dans Transformations (au chap. 10 : « Je considère que platon est un des premiers théoriciens de la pré-conception, de l’objet internet kleinien, de l’anticipation innée »).

J’ai parlé de « bon objet » (le « bon objet » à contempler, au contraire du « mauvais objet » – dont le désir détourne le vivant de sa finalité, et là on retrouve toute la morale grecque de la vertu). Ce « bon objet », autant l’appeler par son nom : c’est la vérité, l’alètheia, la vérité du vivant. Là encore, ne nous méprenons pas. La vérité ne saurait chez Plotin être définitivement inscrite dans une « théorie » au sens moderne du mot, dans un texte ou un discours. On ne devrait jamais lire Plotin comme on lit Kant (pas plus qu’on ne devrait lire les séminaires de Lacan comme on lit les Écrits.) Ce que nous lisons des grecs est le résultat d’une compilation (ou de plusieurs) réalisée par les disciples à partir de notations prises à l’occasion de l’enseignement d’un maître. Ce texte, tout comme l’écrit du psychanalyste témoigne d’un désir de vérité, d’un désir de l’un si vous voulez, mais il est engendré par une série de transformations que Plotin dans les Ennéades, et Bion dans ses livres, n’ont cessé de s’efforcer de décrire. Cette description de la théorie nous paraît aujourd’hui bien étrangère, parce que, obnubilés par les textes et les discours, les modernes ont en quelque sorte fait taire le silence. Or, du silence, Plotin n’a cessé de parler au fond, de ce silence dont toute chose s’engendre, dans la solitude infiniment créatrice de l’Un, et, nous autres psychanalystes, nous en savons encore quelque chose du silence (peut-être est-ce même ce qui fait le prix ici et maintenant de notre expérience singulière : prendre en compte le silence, l’attention au silence).

C’est pourquoi enfin, il est pertinent de parler comme le font les traducteurs de Plotin de « conversion » (aussi bien dans le néoplatonisme que dans la psychanalyse). Dans le vocabulaire néoplatonicien, on dira conversion « par et avec et vers » l’Un , conversion à l’objet du désir (dans une acception téléologique qui s’oppose à ce que nous pensons faire en psychanalyse – enfin, dans la mesure où nous essayons d’éviter de fixer à l’avance une finalité en disant des choses comme « la guérison ne vient que de surcroît »). La métaphysique antique constitue de ce point de vue non pas tant une théologie qu’une réflexion sur ce que signifie « s’orienter dans la vie » : c’est-à-dire que la théorie ne s’achève pas dans un livre mais dans art de vivre (par exemple : un enseignement). Je songe ici qu’au fond l’oeuvre de Bion pourrait très bien être lue comme un art de s’orienter dans la cure – le titre : « comment s’orienter dans la pensée ? » (psychanalytique) aurait aussi convenu, mais il était déjà pris :)

Lisez au sujet de l’orientation de l’âme chez Plotin les dernières pages fameux traité VI,9 (9), dans la belle traduction de Pierre Hadot (Éd. du Cerf 1994) :

« … il n’est pas possible que la nature de l’âme parvienne au néant absolu : et si elle descend vers le bas, elle parviendra au mal et, de cette manière, au non-étant, pourtant pas au non-étant total [= c’est que j’ai décrit comme « fragmentation »]. Mais, si elle court dans la direction contraire, elle parviendra, non à quelque chose d’autre [=à l’altérité, voire l’altération], mais à elle-même, et ainsi, n’étant pas en quelque chose d’autre, elle n’est en rien, sinon en elle-même [=autrement dit : elle coïncide avec elle-même, à l’image de l’Un qui demeure toujours « ce qu’il est »], sinon en elle-même [= c’est là devenir ce que l’on est : ce à quoi le mot de Freud « Wo es war, soll ich werden », me semble faire un lointain écho]. Or, c’est être en elle seule et non dans l’Étant [=c’est-à-dire le fait d’être quelque chose – d’autre], c’est être en Celui-là [= l’Un]. Car, par le fait qu’on s’approche de Lui, on devient, soi aussi, non par essence, mais au-delà de l’essence.« 

La traduction de Hadot est ici très « orientée » (disons : post-métaphyique). Retenons ici cette idée cruciale sur laquelle repose le néoplatonisme (et au fond toute la pensée antique) que l’on devient ce que l’on contemple, ce que l’on désire, ce que l’on pense. Il s’agit au fond d’une conversion à la vérité. Cette idée me semble justement au coeur de la possibilité même de l’effet psychanalytique. L’appareil à penser du sujet, si vous voulez, se constitue précisément dans cette relation à l’objet de son désir (théorétique), par laquelle on devient ce que l’on désire. J’aime beaucoup cette phrase de Bion, tiré de Transformations (p. 48 dans la trad. française aux PUF) : « Une privation de vérité entraîne une détérioration de la personnalité« . N’oublions pas tout de même qu’il n’y rien de tel que le sujet chez les grecs (dans le processus contemplatif, les traits singuliers du vivant se fondent en quelque sorte au coeur de toutes choses, au niveau de l’âme du monde, puis au terme d’une succession d’étapes, dans le silence universel de l’Un) . Ce qui nous incite, en opérant des rapprochements, à nous contenter d’échos, plus que d’analogies.

Je ne trace ici que quelques pistes : d’autres s’ils le souhaitent pourront les pousser plus loin. Et les parallèles que j’ai esquissés entre Plotin et Bion mériteraient carrément une thèse. Il serait par exemple fécond de confronter la chôra du Timée de Platon (surtout dans son commentaire néoplatonicien) avec l’idée de contenant chez Bion : même ébauche d’un lieu archaïque où commence à s’investir un commencement de détermination. À titre personnel, je me sens plus à l’aise chez Plotin que chez Hegel, même si j’admets que tout ce que dis de Plotin pourrait très bien être évoqué à travers un parcours hégelien. Je n’ai pour autant aucune velléité à spiritualiser voire à « mysticiser » l’aventure psychanalytique. La psychanalyse n’a pas besoin de cela (surtout en ce moment), mais je n’ai rien a priori contre ceux qui en expriment le désir.

Je terminerai cette très brève et superficielle esquisse en lisant Plotin (toujours dans le traité VI,9 (9), trad. Hadot) :

« Peut-être n’était-ce pas un objet de vision qu’il a contemplé ; mais il s’agit d’une autre manière de voir [= alla allos tropos tou idein, Bréhier traduit par « un mode de vision tout différent », notez l’emploi qui nous fait un drôle d’écho du mot « trope »] : sortie de soi [extasis], épanouissement [belle occurrence du mot « aplosis« , qu’on pourrait employer pour décrire l’effet éventuel de la cure], intensification de soi [epidosis : là aussi c’est un mot particulièrement riche de significations : McKenna traduit : « renonciation », Bréhier : « abandon de soi-même », mais il y a aussi cette idée d’expansion, d’enrichissement personnel si vous voulez, qu’on trouve chez Aristote, Peri Psyché, II,5, 417b7] ; aspiration vers le contact et le repos [« stasis« , qui me fait penser à l’énergétique des pulsions freudienne], tendance à la coïncidence [Bréhier traduit : « intelligence d’un ajustement », McKenna : »a meditation towards adjustement », et là encore, il y aurait beaucoup à dire dans notre langue psychanalytique, sur les accrochages, les points de capiton etc…], si quelqu’un veut contempler ce qui est dans le sanctuaire ; s’il regarde d’une autre manière, alors rien ne lui est présent [« ouden auto paresti« ] ».



actualités 26 novembre 2006
novembre 26, 2006, 12:04
Filed under: actualités, psychanalyse, Récits

Le quotidien Libération publie un dossier intéressant sur les biobank : ce sont des collections de prélèvements de sang, d’urine et d’informations (sous forme de réponses à des questionnaires) recueillis auprès d’une population donnée. Je retiens trois aspects de la présentation de Libé et des infos que j’ai pu glanées ici ou là : 1° On ne sait pas précisément à quoi ces informations pourront bien servir dans le futur, mais on est persuadé qu’elles seront utiles – susceptibles de « répondre » à des questions que nous nous poserons dans le futur (c’est une vision assez simpliste de la manière dont focntionne les sciences mais.. admettons). 2° Bien qu’on ne sache pas précisément à quoi tout cela pourra servir, il n’empêche qu’une veritable compétition est engagée au niveau des nations pour constituer de telles banques (on apprend que la Chine possède la banque génétique la plus riche au monde). On peut donc penser qu’à défaut de savoir quels seont les applications possibles de telles collections, on en a déjà une petite idée, au moins imaginaire. 3° Georges Dagher, responsable de banques génétiques à l’INSERM nous apprend que (je cite) : « Une grande banque de maladies neuropsychiatriques, qui regroupera quasiment toutes les collections existantes, est ainsi en cours de constitution à l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière, à Paris« . J’aimerais bien savoir à quoi ressemble une « maladie neuropsychiatrique ». C’est le genre d’entité qui me laisse songeur. L’expression mélange trois choses : l’idée de maladie, la science du cerveau, et la pscyhiatrie, qui me semble d’abord désigner un ensemble d’activités liées à l’accueil et la thérapie des troubles psychiques (comme on dit maintenant). Une recherche sur le site de l’INSERM montre que cette entité, « maladie neuropsychiatrique », existe, puisqu’elle fait l’objet de formations, d’enseignements. Par exemple, le module U358 est consacré à l’ Épidémiologie génétique des maladies neuropsychiatriques. Il semblerait que cette appellation soit instituée dans le domaine de la génétique de la schizophrénie notamment, ou des dits troubles bi-polaires. Soit.

Courrier International se penche cette semaine sur le réchauffement climatique. Le numéro est séparé en deux volets : « alerte » et « solutions ». Je n’ai pas encore le magazine sous la main mais bon… Je vous fais part de l’info.

A écouter absolument sur France Culture l’émission Les Vivants et les Dieux du samedi 18 novembre (audible online durant quelques semaines) consacrée à Unica Zürn, puis celle du samedi 25 novembre, intitulée : A propos de l’autisme : différencier folie et mystique. Michel Cazenave aborde avec ses invités ce sujet absolument crucial : la parenté entre folie et création d’une part, entre folie et mystique d’autre part. Comme toujours, l’émission est passionante. (Plus intéressante en tous cas que l’article qu’Art Press avait récemment consacré à Unika Zûrn et à l’exposition qui lui est consacré aux Halles Saint-Pierre à Paris : les experts de l’art moderne et contemporain ont toujours un peu de mal avec la folie… Je demeure une fois encore songeur.)

Pour finir, ne ratez pas, si vous avez une bonne connexion internet et un peu de patience, les épisodes d’une s »érie actuellement diffusée aux États-Unis, mais visible avec un peu de persévérance sur le net : My name is Earl. L’histoire d’un type vraiment imbuvable qui décide de faire le bien. C’est hilarant, adorable, populaire, et digne des meilleures satires de la vie américaine : I’m just tryin’ to be a better person : my name is Earl. Ça me touche d’autant plus dois-je avouer, que l’environnement dans lequel évolue Earl et son frêre Randy, n’est pas sans me rappeler le quartier de mon enfance.



L’érotique des saisons
novembre 24, 2006, 2:01
Filed under: psychanalyse, Récits

dana hilliot signs

Ce matin, la route qui relie la vallée de la Santoire à la vallée de Mandailles est fermée. Le col de Serre est déjà recouvert d’une fine couche de glace et plus haut, au Pas de Peyrol, la neige a pris ses quartiers d’hiver. Au Puy Mary, on ne verra plus personne durant des mois, à part quelques randonneurs intrépides, équipés de piolets et crampons. Au col de la Fageolle hier aussi : l’épais brouillard de novembre et la route scintillante.

L’hiver est là. Un grand vent de feuilles jaunes et rouges balaye les rues du village : je reste fasciné au retour de mon escapade matinale quotidienne.

Je suis heureux de vivre ici. Peut-être suis-je venu m’installer en Cantal parce que j’avais besoin du rythme des saisons, besoin de cet ordonnance archaïque du temps qui passe, cette répétition qui dessine un horizon rassurant sur le fond duquel je peux gérer au mieux mon propre chaos. J’ai souvent parlé des re-pères nécessaires à l’établissement psychotique, l’installation paranoïaque, l’aménagement du territoire. L’implacable scansion des saisons, sensible ici bien plus qu’ailleurs, contribue à la modération de mes humeurs – si bien que, même lorsque je suis au bord des effondrements, je peux encore m’accrocher à ce retour de l’hiver et cet avénement du printemps, et me dire qu’à la saison prochaine, les choses iront mieux, ou différemment : le jeu de la vie et de la mort s’articule aussi bien en dehors qu’au dedans de moi, et c’est par cette disposition cosmologique pour ainsi dire que je demeure juste au bord des gouffres, et n’y plonge pas tout à fait. Parfois, quand je reviens de Clermont-Ferrand, par la grand route, quand après avoir dépassé Massiac, s’élèvent les premières pentes de la Fageolle, je pleure, parce que je suis heureux de rentrer chez moi : tandis que se dessinent à l’Est la ligne de crête boisée de Margeride et à l’Ouest les premiers contreforts du Cantal, j’éprouve ce sentiment dont j’ignorais tout – A place To Come To (comme écrivait Robert Penn Warenn).

Dans les villes, les signes annonciateurs de la saison nouvelle sont pour ainsi dire presqu’effacés, atténués, refoulés. Ici, dans mon pays, c’est au contraire un déferlement de signifiants bruts, sauvages, auxquels l’homme doit forcément se plier. car ils ne sont pas à la mesure de l’homme. Ici, les vents sont aussi déments qu’en Finistère, quand ça bourgeonne c’est une orgie de verdure et de ruisselement sur tous les versants des montagnes, un déferlement de fleurs et d’arbres éclatants, ici, quand la neige arrive, c’est tempête ou, comme on dit en Margeride, tourmente (dans laquelle bien des hommes se sont perdus), puis l’épaisse douceur blanche qui recouvre toutes choses, les rochers, les forêts, les hameaux, ici, quand l’automne arrive, le paysage est en feu, et ça sent l’humus et le champigon jusque dans les maisons. Ici, on ne fait pas les choses à moitié : c’est à chaque saison grand travail chez les hommes, car il faut dégager les routes enneigées, sortir et rentrer les troupeaux, maitriser les torrents qui se prennent soudain pour des fleuves, ramasser myrtilles et grandes gentianes jaunes.

Au printemps, on me verra forcément dehors, chaque jour d’avril, allongé dans les prés sur les dernières neiges, guettant de tout mon corps au plus près du sol l’émergence des premiers émois du printemps : la poussée des plantes désirant contempler le ciel comme dirait mon ami Plotin – car toute chose à sa mesure contemple. Le nez dans la terre. Contemplation (θεωρία) érotique assurément – et on ne comprendra rien à Plotin ou aux Pulsions (l’invention géniale de Freud : triebe : la poussée), tant qu’on n’a pas laissé cette sauvagerie traverser nos corps. Moi, j’ai besoin de cette abandonnage saisonnier (abandonnage est un mot que j’invente là : parce qu’abandon ne suffit pas à dire ce que je voudrais dire. Abandonnage dit : braconnage. Art de s’abandonner. Rituel, tradition, élaboration). Comme un pendant à l’écriture, l’abandonnage, comme un tigre doit arpenter son territoire et laisser ici et là ses marques, comme le topographe Arno Schmidt explorant les bois de Bargfeld une carte à la main, ainsi je procède, quand fatigué d’écrire, fatigué de savoir, je n’en veux plus rien savoir et me préoccupe de mon territoire, m’y incarnant tout à fait (si bien que c’est souffrance et déchirure de s’en relever, se détacher de la terre humide, rassembler ses quelques affaires et reprendre le chemin du village).

Vivre ici donc, si l’on est encore quelque peu sensible et pas tout à fait trop humain, c’est contempler à nouveau, ressentir la très ancienne φύσis des grecs agir en soi et toutes choses environnantes, s’enrichir chaque jour d’être aussi plante, animal et rocher. Comme dans les antiques forêts celtes, les lieux sont encore des lieux, saturés d’histoires, souvent oubliées, mais toujours effectives, et telle émergence rocheuse, telle steppe venteuse, tel arbre aux formes étranges, enfants des catastrophes de René Thom, s’offrent aux âmes errantes comme autant de points d’accrochage, de re-pères, de sacralités. Ainsi ma carte schizoanalytique (comme dirait Félix Guattari) possède et ses orients et ses levants, une clairière en Margeride, un plateau désolé qu’on nomme le Limon, un rocher solitaire au Puy de Niermont, un bout d’étang gelé qui s’ennorgueillit d’être un lac non loin de Peyre Gary.

J’ai reçu une lettre aujourd’hui : E. n’avait pas pu me dire (alors elle écrit) l’autre jour au sujet de son arbre, qu’on l’avait coupé, découpé, brûlé, et là, contemplant les flammes à la cheminée qui consument son arbre, reviennent le grand père mythique, l’enfance, et toute l’histoire de sa vie soutenue au pied de l’arbre : « Aujourd’hui sans toi / je ne suis rien / qu’une pauvre gamine / sans défense et sans vie. »

dana hilliot vallée de bredons

PS : Un savoir et une thérapeuthique vieilles comme l’humanité (les chinois et les grecs par exemple, et nombre shamans ou médecins des peuples autochtones) racontent ces relations des saisons et des humeurs de l’homme – ainsi les dépressions et l’automne, les excitations irrésistibles du printemps et acting out qui s’ensuivent, les solitudes mélancoliques de l’hiver, et les non moins terribles apathies estivales. Ma psychiatre demandait toujours à ses nouveaux patients : et vos angoisses, vos déprimes, reviennent-ils toujours à la même saison ? Le corps de la femme aux marées et circonvolutions lunaires est lié, pourquoi n’en irait-il pas ainsi de nous tous et des saisons ?

PS(2) : les photographies sont des traces de mes pérégrinations au pays.



Complément à « Psychanalyse et pauvreté »
octobre 30, 2006, 12:59
Filed under: politique, psychanalyse

Suite à certains échos et réactions suscités par la plublication du texte susdit notamment sur le forum oedipe.org, littérature que vous pourrez lire icà l’adresse suivante : http://www.oedipe.org/forum/read.php?6,10371
j’ai été amené à préciser un peu les choses de mon point de vue, et du coup, aller un peu plus loin et différemment.

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Je n’ai pas été assez clair concernant ce que j’y entendais par « pauvre » et par « pauvreté » : j’avais choisi de prendre la description donnée par l’Union Européenne du « seuil de pauvreté » : disons qu’un certain nombre d’économistes, de sociologues, de politiques, se sont entendus pour déterminer un tel seuil (autour de 600 euros par mois en France actuellement, c’est-à-dire comme je l’ai rappelé dans le texte, l’équivalent du rmi + les allocations logement à taux plein). Cette description vaut ce qu’elle vaut, on peut en choisir une autre : par exemple : « La vraie pauvreté est celle qui vous conduit au désir d’avoir un désir et à y échouer parfois. » (pour citer IGM). Mais alors, manifestement, on risque de s’engager dans un dialogue de sourds. Parce que les uns et les autres ne parlent pas de de la même chose (pour autant bien sûr qu’on puisse stricto sensu parler de la « même chose » : à tout le moins peut-on essayer de parler « approximativement » de la même chose).

Mon propos n’était pas de relancer une énième fois la question du prix de l’analyse. Mais d’essayer de voir si la psychanalyse avait quelque chose à dire au politique. Certains psychanalystes considèrent qu’en tant qu’analyste, ils n’ont rien à dire de particulier au collectif. D’autres au contraire pensent qu’il est urgent que le discours psychanalyste daigne apporter sa pierre à la discussion démocratique. Pourquoi urgent ? J’ai renvoyé au livre de Coupechoux, Un monde de fous, qui dit assez bien comment les « thérapies » de/par la parole sont de moins en moins prises en compte par le politique, et notamment quand on s’adresse aux personnes en situation de détresse sociale. Ce n’est pas nouveau, Bonaffé, Oury et bien d’autres ont tiré la sonette d’alarme depuis longtemps.

Pour que la psychanalyse, si on le souhaite, puisse s’inviter à la discussion politique, il faut me semble-t-il dépasser (autant que possible) l’écueil de la spécialisation du vocabulaire. J’entends par « vocabulaire » (j’emprunte ce genre de description à une certaine philosophie du langage) un ensemble de discours, pratiques, sentiments, valeurs, bref, tout ce que le signifiant psychanalyse charrie d’autres signifiants – l’ensemble formant un vocabulaire dont les frontières sont mouvantes au gré des locuteurs, des cultures, de l’histoire etc. Or, le vocabulaire ou plutôt les vocabulaires psychanalytiques, sont d’une complexité extrême – pas tellement à cause du recours fréquent aux néologismes ou autres jeux de langage – mais parce que le ciment qui tient ensemble ces signifiants, c’est-à-dire la clinique, la pratique, suscite une telle complexité. Quand j’ouvre tour à tour un livre écrit par un psychanalyste, par exemple Jean-Pierre Chartier, Introduction à la technique psychanalytique, puis par exemple un livre tel que Frédéric Fanget : Oser, thérapie de la confiance de soi, ou le Guide clinique de thérapie comportementale et cognitive de Ovide et Philippe Fontaine, et si je m’en tiens à une lecture superficielle et naïve, comment ne pas s’étonner de la différence entre ces volumes ? Je parle de la différence de style, des efforts que la lecture requiert, de la complexité des vocabulaires qu’ils constituent. (je garde pour moi ce que je pense vraiment de cette différence).

La complexité et la pluralité de la psychanalyse fait justement sa richesse, et d’une certaine manière la légitime en tant qu’art (je préfère dire « art » plutôt que « savoir » ou « science »). Le problème que je pose ici, c’est la manière dont cette pluralité et cette complexité peuvent servir au politique, c’est-à-dire se manifester sous la forme de propositions intelligibles par les collectifs. Ce n’est pas que les collectifs soient stupides, mais qu’ils sont sous le feux de multiples propositions et donc de multiples vocabulaires, par exemple dans le champ qui nous occupe, celui de la dite « santé mentale » (je ne sais pas bien ce que veut dire ce terme mais disons qu’on l’entend dire), s’entrecroisent des vocabulaires aussi différents que ceux des neurosciences, des sciences cognitives, des psychothérapies diverses et variées, sans parler des intérêts politiques, économiques, etc. Bon d’accord, ça ne fait pas forcément envie d’aller se frotter à un tel brouhaha. Mais ou bien on laisse ces discussions se dérouler sans les psychanalystes (et après on pourra se plaindre (?) de ce que les thérapies de la parole aient disparu complètement du champ de la santé mentale) ou bien on s’y frotte, ce que font un certain nombre de psychiatres formés à la psychanalyse, et on avance avec des propositions.

Si on fait cela, on doit s’attendre à rencontrer un sérieux problème de traduction, pour les raisons que je viens de signaler : déjà qu’il n’est pas facile de lire parallèlement Lacan et Winnicott, Freud et Bion (ça demande pour le moins un effort d’ajustement si on veut réellement prendre au sérieux ce qu’ils racontent)…

Il faut faire au minimum des compromis : accepter provisoirement quelques signifiants communs. Quoiqu’on en pense de la description économique et politique du seuil de pauvreté par exemple, on peut néanmoins essayer de partir de là, au moins à titre provisoire. Si on tient au contraire à préserver une définition comme celle lue sur un forum : « La vraie pauvreté est celle qui vous conduit au désir d’avoir un désir et à y échouer parfois« , je crains qu’on se heurte à de l’intraduisible. Je ne suis pas un idéaliste de la traduction : je crois que ce que nous appelons « traduction » est un compromis pragmatique, un signifiant auquel nous donnons notre assentiment de manière provisoire pour rendre possible une discussion (là encore je suis marqué par les leçons de la philosophie du langage dans la lignée de Wittgenstein, Goodman, Austin, Quine et consorts).

Évidemment, si l’on considère a priori que le rôle de la psychanalyse doit se limiter à la sphère de « l’intime », du « singulier » ou d’une association de psychanalystes, ou d’analysants, ou de ce que vous voudrez, d’un « dedans » dont il y aurait un pendant – le « dehors » (le politique), tout ce que je dis là n’a aucun sens. Ce que je comprends fort bien. mais je ne m’adressais pas à ceux-là.



Exercice Psychanalytico-Austinien
octobre 29, 2006, 11:55
Filed under: danahilliot, philosophie, politique, pragmatisme, psychanalyse, Récits

Pour dire « C’est logique« , il n’est pas nécessaire d’avoir lu Frege.

En disant : « c’est logique » , on signifie un certain degré de satisfaction, qui peut aller jusqu’à la déception la plus radicale, concernant la manière dont les choses se sont passées (ou devraient se passer) : on signale ainsi qu’on s’attendait à ce que les choses se produisent ainsi, ou qu’on s’attend à ce qu’à l’avenir elles se produisent ainsi.

Certes on pourrait décrire dans ce vocabulaire qu’on appelle « la logique » (par exemple la logique de Frege ou Russel) le jugement « c’est logique« , mais ce faisant on n’expliquerait pas le sentiment de satisfaction ou de déception qui colore immanquablement ce jugement. Partout où il y a de la logique, il y a la rencontre entre une succession de choses et un sentiment : cette rencontre est une confirmation. la discipline scientifique qu’on appelle « la logique » n’échappe pas à ce sentiment de confirmation : constater ce à quoi on s’attend.

« C’est logique » peut être ainsi rangé si on peut dire dans la même classe que des propositions telles que : « soyons réalistes » ou « c’est normal« . Le réalisme de ce genre, qui n’est qu’un lointain cousin du réalisme en tant que position philosophique, indique que l’on doit d’attendre à ce que les choses se passent de la manière dont elles se passent habituellement, dans la réalité. L’invitation « soyons réalistes » vise à faire taire les rêveurs ou les utopistes au nom de la réalité, c’est-à-dire au nom d’une certaine succession attendue dans la manière dont les choses se passent.Le fatalisme constitue en quelque sorte le pendant désespéré du réalisme courant : « Tu vois bien ! Je te l’avais bien dit ! Mais à quoi d’autre pouvais-tu t’attendre ?« .

Le problème de ce réalisme et de cette logique courante se pose si l’on demande à celui qui s’en prévaut d’expliciter ce qu’il entend par réalité ou par logique. Dans la vie quotidienne, on ne demande pas habituellement d’expliciter ce genre de choses : mais on se fie à l’autorité du logicien ou du réaliste : certaines paroles ont plus de poids que d’autres. Une bonne part de l’existence humaine est ainsi déterminée par les paroles archaïques prononcées par les adultes en charge d’un enfant. La question de la perte du sentiment de réalité, notamment dans les psychoses n’a de sens qu’à faire résonner à nouveau la parole archaïques des adultes. D’où l’importance par exemple, dans les sociétés patriarchales de la parole du père – ou de son tenant lieu (« tu seras un homme mon fils« , « tu es celui qui me suivra(s) » – pour rappeler Lacan – etc.)

« C’est normal (les choses se passent toujours ainsi)« , nous amène à considérer ce que les jugements de réalité ou de logicité doivent à la référence au collectif – là encore, qu’importe dans un premiere temps que ce collectif soit par défaut supposé – on ne peut pas vérifier quelque chose comme la norme, la réalité ou la logique en étudiant des sondages d’opinions par exemple. Dire « c’est normal« , ce n’est pas seulement dire « on dev(r)ait s’y attendre » mais aussi, et c’est précisément ce qui donne du poids à cette parole et la légitime pour elle-même : « c’est ainsi que la plupart des gens pensent« . Or, il est peu probable que la plupart des gens aient tort. C’est du moins ce que nous croyons, même s’il existe malheureusement des contres exemples facheux (comme par exemple l’opinion de normalité de la plupart des gens en Allemagne dans les années 30). Ce type de jugement se réclame implicitement de l’assentiment du plus grand nombre (quand on est en démocratie) ou au moins de l’assentiment des plus éclairés (quand on est sous un régime despotique – éclairé ou pas – par exemple, ou gouverné par des experts – comme l’expertocratie actuelle qui s’installe en France).

Par suite, il est un autre aspect que nous devons souligner : les jugements de réalité de logicité ou de normalité ne portent pas seulement sur des choses auxquelles on devrait s’attendre, mais aussi sur « l’inattendu » – « l’imprévisible » diront les scientifiques. En disant comment les choses devraient être selon la plupart des gens ou selon la science « éclairée », on détermine aussi ce qui ne devrait pas être (…). Il y a donc un effet d’exclusion et de ségrégation, inévitable.

Les enjeux des jugements de logique, de réalité ou de normalité, consistent à fonder les communautés, et à exclure les déviants. Tout ce que je raconte là a d’une certaine manière été décrit en d’autres termes de nombreuses fois surtout depuis les travaux de la dite École de Franckfort, chez Marcuse notamment (et déjà bien sûr chez Nietzsche, et dans la logique de la névrose freudienne). À certaines périodes de l’histoire des collectifs, de tels enjeux créent des tensions terrifiantes, et c’est évidemment le cas quand des collectifs dépositaires de vocabulaires et de pratiques différentes se rencontrent, par exemple dans une période comme celle qu’on désigne aujourd’hui sous le nom de pluriculturalisme. Tous les points de rencontres entre les différentes « cultures » (j’emploie ce mot sans être dupe de la « cohérence » réelle de ces cultures) sont autant de questions quant à ce qui est normal ou logique.

« Est-il normal ou logique qu’une fille sorte de chez elle les cheveux défaits et découverts aux yeux de tous les hommes ? » « Est-il normal ou logique qu’un fille doive porter un voile quand elle sort de chez elle ? »

Vous ne trouverez pas la réponse à ce dilemne dans la logique de Frege. (si c’est un dilemne pour vous, c’est-à-dire si vous considérez que les personnes posant ces différentes questions devraient essayer de vivre ensemble (dans la paix))  Bref… Il faudra bien négocier (ou se battre).

On devrait prendre garde, particulièrement en ce moment, à ce que, en disant « c’est normal« , « c’est logique« , on fait souvent bien plus que d’affirmer comment les choses sont censées se passer : on veut dire en réalité qu’on souhaiterait que les choses se passent ainsi, on voudrait qu’il en soit ainsi (et pas autrement). Dès lors, on crée le monde à la mesure de son besoin de confirmation.

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[à lire, pour le plaisir d’abord, et si l’on aime l’humour british, les quelques textes que nous a laissés John Langshaw Austin, et notamment : How to do things with words ? (comment faire des choses avec des mots ?)]



Les théories comme systèmes psychotiques
octobre 23, 2006, 11:52
Filed under: danahilliot, philosophie, psychanalyse

Une théorie quelle qu’elle soit peut être envisagée comme un système de défense plus ou moins sophistiqué. Explorer les théories en prenant au sérieux cette hypothèse c’est adopter une sorte de point de vue psychanalytique sur les théories : chaque théorie relève pour une part de motifs implicites. Quel que soit l’objet dont la théorie fait son affaire, quel que soit le style de la théorie (scientifique, critique, philosophique, bien sûr, mais aussi le style courant des théories sur lequelles nous nous reposons chaque minute, ou bien les récits justifiant de manière plus ou moins satisfaisant notre conduite), aucune ne peut se soutenir entièrement d’elle-même, aucune ne peut se targuer d’être complètement rationnelle. Dans mon parcours philosophique, j’ai toujours été attiré par ce que j’appelais alors (il y a une dizaine d’années) le point aveugle de toute théorie : par exemple, le recours au mythe chez les platoniciens, les esprits animaux chez Descartes, le vinculum substantiale chez Leibniz, la botanique chez le dernier Rousseau. Qu’on puisse dégager un tel point aveugle dans les soubassements de n’importe quelle théorie, fut-elle celle qui conduit ma voisine de palier à adopter telle ou telle forme de vie, qu’aucune n’échappe à un moment irrationnel, souvent premier (forcément archaïque), voilà qui pour moi aujourd’hui ne fait aucun doute. Il n’est pas de théorie complète et achevée. Cela signifie que toute théorie est construite en porte-à-faux : il manque forcément un quelque chose dans l’échaffaudage, il y a du discontinu, un trou, un manque – et c’est là la place du désir ou du sujet. C’est pourquoi on peut les décrire comme des sytèmes de défenses plus ou moins sophistiqués, et, sans que le degré de sophistication en préjuge, plus ou moins efficaces : le système de Shreber est d’une complexité aigüe, mais sa viabilité pose problème – bien que d’un autre côté il constitue un exemplaire système de défense. La théorie de ma voisine de palier concernant les causes du chômage en France tient en quelques propositions et déductions, pour autant, ces convictions lui suffisent manifestement pour la conduite de sa propre vie.

En évoquant les installations en porte-à-faux, je fais appel à la description de que nous autres psychanalystes pouvons décrire comme système psychotique. Ce dernier se spécifie d’un manque, d’une discontinuité radicale, d’un trou, dans le développement le plus archaïque du sujet. Je ne dis pas pour autant que toute théorie est l’effet de la psychose, et encore moins que tout théoricien peut être décrit comme un psychotique. Je dis simplement que cet objet plus ou moins complexe qu’on appele théorie peut être envisagé comme une construction psychotique, une défense élaborée non pas autour d’une vérité refoulée, mais d’un manque à combler (et il existe de multiples manières de le combler : métaphores, métonymies, mythes, déni, etc…)

C’est pourquoi j’estime qu’il pourrait être intéressant pour la philosophie des théories de s’inspirer des cliniques des psychoses. C’est déjà en quelque sorte ce que font les constructivistes, les historiens critiques des sciences, les épistémologues, etc. En dévoilant les finalités pragmatiquess pas toujours explicites, et pas toujours explicitables d’ailleurs, ou les noyaux de croyances qu’il s’agit coûte que coûte de défendre, en mettant à jour le coeur subjectif qui bat sous les discours de style objectif, les enjeux personnels, communautaires, ethnocentristes, les rapports de pouvoir, les règles des jeux sociaux et politiques.

Le tort à mon avis de la théorie critique des théories (et peut-être est-ce là au fond que je rejoins Ian Hacking), c’est qu’elle oublie parfois de prendre en compte qu’elle est elle-même une théorie. C’est-à-dire que toute théorie des théories relève en principe de la propre analyse à laquelle elle soumet les autres théories. Ainsi, écrivant ce bout de texte aujourd’hui, je m’efforce de demeurer conscient autant que possible de mes propres manques : et je suis tout à fait certain qu’en écrivant, je ne fais que continuer le long rêve pénible de cette nuit, lui-même lié à des interrogations et des angoisses relevant d’une analyse qui me préoccupe en ce moment. Mais, quand bien-même cette entreprise vous paraîtra délirante, à mettre au compte de préoccupations propre à une personnalité (je préfère dire : un territoire) paranoïaque, il n’empêche qu’on pourrait tout de même essayer, à titre d’expériences de voir les choses ainsi. L’avantage tient à ceci au moins qu’on y verrait se dessiner en creux la place d’un Sujet, ou d’un manque. Cette vision pourrait être féconde à mon avis, pour beaucoup de théories (notamment celles qui ont des conséquences directes sur nos vies : c’est-à-dire pratiquement toutes).

Un tel projet n’est en rien polémique. Il vise plutôt à compléter les théories de théories existantes.

Il doit toutefois s’accompagner de ce que les psychanalystes indiquent comme analyse de transfert (et/ou de contre-transfert). Parce qu’on est toujours quelque part, en tant que Sujet dans ce qu’on raconte – et précisément lorqu’on prétend n’y être pas – on n’y est alors au moins à titre d’absence). Du coup, l’aporie d’une remontée à l’infini, la théorie d’une théorie d’une théorie et ainsi de suite, constitue l’horizon de cette recherche. On butera forcément sur un obstacle indépassable, du type de celui qu’explore le dernier Wittgenstein dans ses remarques sur la certitude. On devra du même coup reposer la question cruciale de ce qui distingue le délire… de quoi ? De quoi d’ailleurs ? d’une théorie viable, satisfaisante ? Mais satisfaisante pour qui ? Et à quel prix ?

Décidément, je crois bien que mes préoccupations relèvent de mon style paranaoïaque.