récits


Usages de la propriété intellectuelle
octobre 28, 2006, 11:33
Filed under: économie, politique

Florent Latrive, un des spécialistes de la question de la propriété intellectuelle (dont vous pouvez lire online le livre Du bon usage de la piraterie, Exils 2004 – le livre est épuisé, mais ils cherchent un éditeur pour le ressortir en poche), publie aujourd’hui dans Libération un article intéressant sur le cas du café éthiopien, au sujet duquel s’oppose le gouvernement éthiopien et le géant américain Starbucks, numéro 1 du café-muffin.

Le tableau des forces en présence laisse d’abord songeur : le chiffre d’affaire de la compagnie Starbuck , « 7,8 milliards de dollars cette année, est 75 % plus élevé que le produit intérieur brut éthiopien ». Le café représente 60% des exportations du pays, et la part reçue par les producteurs éthipiens sur le prix de vente à la consommation est de 5 à 10%.

Or, l’Éthiopie soutenue par des ONG, voudrait faire valoir son droit à la propriété intellectuelle sur trois de ses cafés les plus connus (harar, sidamo et yirgacheffe) et a déposé en ce sens une demande d’enregistrement de marque auprès des États-Unis en 2005. Starbucks s’oppose à cette demande, qui aurait pour conséquence d’une part, une augmentation du prix d’achat du café éthiopien, mais surtout d’autre part, inciterait certainement d’autres producteurs d’autres pays à demander l’enregistrement de marques auprès des pays importateurs.

Je ferais plusieurs remarques à ce sujet :

1° Comme l’indique Florent Latrive dans un autre article, ce type de propriété intellectuelle n’est pas seulement attaché à une « marque » (comme dans les pays occidentaux, indiquant le nom d’une société privée), mais à un territoire de production. Sa pertinence est géographique, territoriale (ce qui d’ailleurs pose des problèmes liés à la délimitation de ces territoires). La valeur dont on peut se prétendre, c’est le territoire, c’est-à-dire non pas seulement un espace circonscrit, mais aussi les hommes et les femmes qui l’habitent, les travailleurs, les coopératives, l’administration gouvernementale, les ONG qui soutiennent les producteurs, les caféiers, etc. Bref, pour parler dans la langue de Latour, c’est tout un collectif qui s’exprime à travers cette demande, et fait une « proposition ». Si l’on voulait étudier de manière plus fine cette affaire, il faudrait aussi prendre en compte d’une part la misère dans laquelle vit une large partie de la population éthiopienne, et les conditions climatiques dont les effets sont parfois catastrophiques pour l’économie de ce pays (et on pourrait ajouter un contexte de tensions politiques internes et externes). Bref. C’est là une affaire fort complexe. Starbucks n’a pas à lutter ici contre quelques cueilleurs de cerises de café, mais contre tout un réseau d’intérêts plus ou moins organisé autour d’un consensus (qui l’autorise justement à faire une proposition cohérente et audible).

2° Cette relation de la « marque » au territoire est intéressante dans ce sens qu’elle pointe de manière spectaculaire vers une vérité que nous avons parfois tendance à négliger : la marque n’est pas un simple « nom ». C’est un signifiant qui charrie une foule d’autres signifiants, ou, pour le dire autrement, le symbole qui subsume une pluralité de pratiques, de formes de vie, d’intérêts et de valeurs. La communication des marques tend parfois à éluder cet aspect des choses, en essayant d’inscrire le « nom » de la marque directement dans l’inconscient du consommateur (un contre-exemple en serait les dernières campagnes de publicité de Gaz de France ou des Compagnies de eaux, dont l’objectif est de montrer comment les activités de ces entreprises constituent l’arrière-plan indispensable sur le fond duquel se déroule l’existence humaine). C’est pourquoi je crois que la vieille distinction immatériel / matériel quant au contenu de ce qui est protégé par la propriété intellectuelle ne tient plus – pour autant qu’elle ait jamais eu un sens. Dans le cas des éventuelles marques de café éthiopien, c’est au contraire tout un monde qui s’articule et se constitue autour de ce nom, et à moins d’être radicalement nominaliste, je vois mal comment on pourrait en dénier la « matérialité ».

3° De manière plus générale, on pourrait aussi décrire cette histoire comme une des multiples résistances à la domination du capitalisme abstrait. J’appelle « capitalisme abstrait » cette forme d’échange de capitaux qui se fait sans prendre en compte l’existence des collectifs, qu’ils soient humains ou non humains (et souvent hybrides comme dans le cas du collectif formé par les demandeurs d’enregistrement de marque pour les cafés éthiopiens). Des milliards de milliards de dollars circulent en permanence sans que soient entendus les formes de vie complexes concernés à leur insu par cette circulation. La propriété intellectuelle constitue justement un des outils les plus efficaces pour garantir les profits : les sociétés pharmaceutiques, plus riches et plus puissantes que bien des États, ne déposent pas leurs brevets uniquement dans un but de protection, mais afin de contrôler un marché et d’accroître leurs bénéfices ; leur finalité, au-delà du souci de guérir les maladies de l’humanité, vise bien entendu ce capitalisme abstrait. Dans le cas de notre café éthiopien (et de tous ceux que cette histoire concerne, hommes, animaux, plantes etc.), la revendication de propriété intellectuelle va à contre-sens du capitalisme abstrait. Les bénéfices retirés par une telle appropriation sont susceptibles (s’ils sont redistribués convenablement) d’améliorer concrètement la vie des personnes concernées.

Publicités