récits


du questionnaire à la lobotomie
décembre 19, 2006, 12:21
Filed under: actualités, danahilliot, politique, psychanalyse, psychiatrie, Récits, sciences

Steven Wainrib, psychiatre et psychanalyste, a publié récemment dans Le Monde, un article relatant la réception par les psychiatres d’un document émanant de la Haute Autorité de santé. Le document porte le titre (français) suivant :

Trouble obsessionnel compulsif (TOC) résistant : prise en charge et place de la neurochirurgie fonctionnelle.

On peut le lire à cette adresse (au format pdf). Ce que j’ai fait.

Je me suis permis de commenter un peu ce texte, parce que je crois qu’il est symptomatique de la manière dont les neurosciences (au sens large) envisagent la thérapie des pathologies auxquelles elles s’intéressent. On peut en résumer l’argument ainsi : il existe des personnes dont les T.O.C. persistent de manière significative malgré les prises en charge psychothérapeutiques et pharmacologiques. Leurs symptômes « résistent » aux thérapies habituellement connues pour leur efficacité dans ce domaine. L’étude fait le point sur une alternative thérapeutique qui a germé dans l’esprit de certains chercheurs : la neurochirurgie. La neurochirurgie n’est pas en soi une science médicale nouvelle : on l’a pratiqué et on la pratique aujourd’hui encore dans le monde pour traiter certaines « pathologies psychiatriques », et ce n’est pas sans un sentiment d’horreur qu’on évoque la « lobotomie » (qu’on distingue de la leucotomie, un peu plus subtile, et d’autres méthodes de micro-chirurgie). Notre article évoque de manière assez délicieuse la mauvaise presse dont pâtissent les chirurgies du cerveau par ces termes : « L’image de certaines techniques d’ablation (leucotomie) a souffert de l’utilisation abusive et non contrôlée qui en a été faite ; en particulier elle a été stigmatisée par la pratique dans des conditions parfois douteuses de la lobotomie chez des schizophrènes. À juste titre, elle a été fortement critiquée. Des techniques neurochirurgicales d’ablation permettant une destruction plus limitée de groupes de neurones (capsulotomie) ont ensuite donné des résultats intéressants. » La mauvaise image de la leucotomie reposerait donc surtout sur les excès auquels elle a donné lieu. Je me permets d’en douter : je crois plutôt que peu de gens apprécie cette idée qu’un chrirugien entreprenne de détériorer de manière volontaire une partie fut-elle microscopique de son cerveau. Il y a là tout un imaginaire lié au sectionnement du lieu et à l’ablation d’une partie de ce lieu, où, du moins en Occident, nous reconnaissons le siège de la pensée, de l’âme, et le problème de la lobotomie n’est pas celui de son manque d’efficacité, mais de la violation de quelque chose dont nous croyons qu’il constitue un des sièges de notre personnalité. J’ajouterai que les neurochirurgiens eux-mêmes en sont d’accord puisque c’est précisément en vue de modifier certains aspects de cette personnalité (et des comportements qui y sont associés) que l’intervention est envisagée. Bref, ici comme ailleurs, ne prenons pas les gens pour des imbéciles : leur terreur vis-à-vis de la lobotomie repose sur des motifs tout à fait rationnels (en l’état actuel de nos connaissances).

Et ce d’autant plus – et c’est pourquoi cet article rédigé dans le style habituellement bonhomme et tranquille de la littérature scientifique choquera bien des gens – qu’on se propose ici non pas de traiter des schizophrènes, mais des toqués. Dans l’imagerie populaire, relayée aujourd’hui par les médias, le schizo, c’est l’autre, c’est-à-dire le fou. Qu’on triture le cerveau des fous, je connais bien des gens que ça ne choquerait pas tant que ça. Je ne veux pas ici développer une réflexion générale sur la manière dont les sociétés humaines éprouvent le besoin de distinguer les fous, mais je suis persuadé que si les neurochirurgiens parvenaient à démontrer qu’une leucotomie aurait des effets bénéfiques sur la schizophrénie, ça ne choquerait pas tant que ça qu’on la pratique. Enfin.. ça ne choquerait pas tout le monde. Pour les toqués, il en va tout autrement. Et ce pour une raison bien simple : c’est que les T.O.C., nous sommes tous susceptibles d’y être confrontés. Alors qu’au contraire nous croyons que la psychose, et notamment sa forme dite « schizophrénique », ça ne concerne que des personnes exceptionnelles : elles ne sont pas intégrables dans cet ensemble que nous reconnaissons comme « nous ». Leur manière de vivre nous semblent trop éloignées de la norme – laquelle bien que n’étant nulle part inscrite, ne manque pas moins de déterminer le partage fondamental des collectifs humains. En tant que psychanalyste, je considère au contraire que ce partage est infondé. En tous cas dans mon travail, quand j’écoute mes patients, je mets entre parenthèse cette norme – du moins je m’y efforce, malgré son immancence. Les T.O.C. par contre, tout un chacun peut y être sujet. Delarue fait des émissions régulièrement sur ce thème, les magazines de psychologie y consacrent régulièrement des articles, et c’est devenu tout à fait banal de considérer que soi-même ou un de ses proches ou son voisin est toqué : ça n’en fait pas pour autant un fou, il continue de faire partie de ce « nous », déployant une potentialité propre des individus qui le compose, au même titre que l’angoisse ou la dépression.

1° T.O.C. et T.C.C.

Les Troubles Obsessionnels Compulsifs nous semblent familiers : la plupart des gens sont capables de dresser une liste de comportements répétitifs (se laver, faire le ménage, vérifier, etc.), et d’imaginer quelle emprise peut avoir sur l’existence une idée obsédante. La psychanalyse a traditionnellement associé, en se fondant sur l’analyse de l’homme aux rats menées par Freud, ces symptômes à la névrose (dite alors : obsessionnelle). De nos jours, on admet que les T.O.C. apparaissent aussi dans d’ autre paysage psychique (les psychoses notamment). Les thérapies comportementales ont fortement contribué à autonomiser le champ des T.O.C., ce qui se traduit dans le DSM IVr (qui a exclu la névrose de ses classificateurs nosologiques) par une catégorie à part entière, identifiant une série de comportements dont on peut mesurer l’apparition, la fréquence et la morbidité.

Les psychothérapies auxquelles se réfère l’article que nous commentons sont évidemment les psychothérapies cognitives et comportementales. D’une part il s’agit, dans le cas des compulsions, de modifier des actes, des comportements, d’autre part, dans le cas des obessions (ce que le DSM IVr appelle des « actes mentaux », de corriger des cognitions erronées. Quitte à ennuyer quelque peu les gens de ma paroisse (les psychanalystes « purs »), je suis tout à fait persuadé de l’efficacité relative des thérapies qui prétendent par différentes techniques (notamment l’habituation, l’exercice, la contre..) de ré-apprentissage ou de reconditionnement réduire la prévallence des T.O.C. dans la vie de certains patients. Évidemment, la question de l’ « efficacité » d’une psychothérapie est à poser dans le cadre des objectifs de la dite psychothérapie : c’est d’ailleurs une des raisons pour lesquelles la comparaison entre les TCC et la psychanalyse repose sur une prémisse absurde – parce que les objectifs poursuivis par les unes et l’autre ne sont pas assimilables : l’efficacité est toujours évaluée selon les critères des TCC, et la spécificité de la psychanalyse n’est pas prise en compte dans les évaluations.

Les T.O.C. dont l’article nous parle apparaissent donc dans un certain contexte théorique et clinique dont il faut tenir compte. Le professeur Pierre-Henry Castel a dit des choses extrêmement fines à ce sujet (notamment dans son séminaire dont le texte est lisible sur son site, voir la séance du 18 mai 2006). Je vous y renvoie.

2° Psychothérapies et chirurgie :

Le texte que nous examinons suggère que dans les cas où les psychothérapies comportementales et cognitives ne suffisent pas à produire une diminution suffisante des T.O.C., il faudrait envisager de recourir à la chirurgie. À première vue, on pourrait admettre l’idée que la gravité d’une pathologie détermine le recours à telle ou telle thérapie, l’intervention chirurgicale constituant ici la réponse la plus appropriée au cas les plus graves.

Mais, et c’est là que l’article fait preuve d’une naïveté épistémologique confondante en l’ignorant, passer de la psychothérapie type T.C.C. à la chirurgie implique un changement de paradigme radical : mettre sur le même plan sans autre forme de procès deux pratiques aussi différentes que la modification d’un comportement par la suggestion ou le ré-apprentissage, et le sectionnement ou la stimulation d’une composante organique du cerveau, cela ne vas pas de soi. Quand bien même on admettrait (ce que la plupart des praticiens cognitivistes semblent admettre) que les techniques psychothérapeutiques seraient traduisibles dans le vocabulaire de la neurologie – qu’une intervention théraeutique visant à modifier le comportement modifie du même coup le fonctionnement de la machine-cerveau, quand bien même on accepterait de considérer l’explication causaliste de la neurologie comme la seule scientifiquement valide (et cette idée que toute intervention thérapeutique pourrait être réduite, un jour ou l’autre, à une explication de ce type), on devrait tout de même se poser quelques questions avant de proposer le remplacement des T.C.C. par la chirurgie, de la psychologie par la médecine.

Qui n’est pas frappé déjà par la différence des outils utilisés par les praticiens de ces deux domaines ? Prenons d’un côté le questionnaire, outil crucial des T.C.C., et de l’autre, l’imagerie médicale de haute précision. Entre les deux, on pourrait ajouter : le médicament (les psychotropes divers et variés), mais je laisse de côté le domaine de la psychopharmacologie (l’article d’ailleurs ne la mentionne qu’en passant, préférant s’appuyer sur les statistiques fournies par les T.C.C., sans doute mieux exploitables dans la perspective qui est la sienne).

Évoquons d’abord les fameuses machines d’imagerie médicale, dont tout anthropologue des sciences médicale sait l’importance extraordinaire qu’elles ont prises dans la recherche ces dernières décennies. Je cite notre texte :

« L’avènement de techniques de micro-localisation par imagerie, par électrophysiologie, permet désormais de cibler précisément un groupe de neurones impliqué dans la physiopathologie de certaines maladies psychiatriques. Le succès remporté par la stimulation profonde dans la maladie de Parkinson (102,103), technique de neurochirurgie a priori réversible, a de nouveau posé la question de l’utilisation de la psychochirurgie non ablative dans des cas très ciblés. Dans ce domaine, les TOC résistants sont la pathologie qui semble pouvoir bénéficier le plus efficacement de la psychochirurgie. »

Autrement dit : nous avons les outils pour intervenir de manière très précise dans le cerveau, cela fonctionne pour des maladies telles que la maladie de Parkinson (mais pas pour la schizophrénie) : pourquoi ne pas essayer sur les T.OC. résistants ?

Steve Wainrib, commentant ce passage avec un humour grinçant écrit :

« Ils ne savent même pas si l’on doit faire une « capsulotomie antérieure, une cingulotomie antérieure, une tractomie subcaudée ou une leucotomie bilimbique », c’est au petit bonheur la chance qu’on opère. »

Mais qu’importe : nous avons les machines, nous avons les techniques, nous possédons un savoir, pourquoi ne pas essayer de les mettre en oeuvre en vue de soulager la souffrance des malades toqués ? Il faut bien que ces machines servent à quelque chose n’est-ce pas ?

Le problème, car il y a un problème, ce sont à mon avis les malades toqués. Les machines existent. Mais les maladies qui pourraient justifier l’utilisation de ces machines, existent-elles au même titre que ces machines ? Existent-elles au sens d’objets épistémiques manipulables dans le champ des sciences du cerveau au même titre que la maladie de Parkinson par exemple, dont l’expression neurologique est indiscutable ?

Hé bien non ! Un T.O.C., jusqu’à preuve du contraire, ça ne se voit pas sur les écrans des ordinateurs de laboratoires dédiés à l’imagerie du cerveau. Ça n’est pas « localisable » (pour le moment) dans le cerveau, ni dans les gènes d’ailleurs. Un T.O.C. c’est quelque chose que les psychothérapeutes supposent en écoutant un patient, puis éventuellement vérifient et évaluent en étudiant les réponses faites par ce patient à un questionnaire (je ne parle pas ici des psychanalystes qui connaissent aussi les T.O.C., mais ne travaillent pas sur la foi de questionnaires).

Bref, un T.O.C. c’est d’abord une interprétation faite par le thérapeute, le médecin, et éventuellement le patient lui-même, à partir d’une série de croix ou de chiffres listées sur une feuille de papier. Alors il existe plusieurs questionnaires spécifiques pour établir les T.O.C. et en évaluer la prévallence et la gravité. Le plus utilisé en ce moment, et celui auquel les auteurs de l’article accorde leur préférence, est l’échelle de Y-BOCS :

L’échelle comprend 10 items qui mesurent 5 dimensions : durée, gêne dans la vie quotidienne, angoisse, résistance, degré de contrôle. Chaque item est coté de 0 (pas de symptôme) à 4 (symptôme extrême). Ainsi, en fonction du score obtenu, on distinguera :
– 10-18 : TOC léger causant une détresse mais pas nécessairement un
dysfonctionnement ; l’aide d’une tierce personne n’est pas réclamée ;
– 18-25 : détresse et handicap ;
–  30 : handicap sévère exigeant une aide extérieure
. (voir annexe du texte p. 32)

Nous sommes donc là dans le registre de la description et une lecture rapide du questionnaire (qu’on pourra trouver sans peine sur internet) témoigne de l’attachement de ses auteurs à privilégier le langage courant, dans l’esprit du DSMIVr, délibérément a-théorique.

Sans entrer dans les détails, on voit bien que, du questionnaire de Y-BOCS prétendant chiffrer un niveau de détresse, de gêne, de handicap, à la localisation d’un groupe de neurones par imagerie médicale, il y a plus qu’un pas. Il y a un véritable saut épistémique. Un saut dans le vide pour ainsi dire. Les auteurs de l’étude rappellent que la lobotomie a échoué pour le traitement de la schizophrénie : c’est une bonne chose de le rappeler, mais ce serait une chose meilleure que d’en tirer une leçon – car qu’est-ce que nous garantit que les interventions chirurgicales dans le traitement des T.O.C. ne seront pas voués pareillement à l’échec ? Pour le moment : rien.

Et ce, parce qu’on reproduit les mêmes erreurs : on ne tient pas compte de la manière dont est constitué l’objet médical nommé T.O.C. Parce qu’on l’élève trop vite, au rang d’objet épistémique formaté au champ des sciences du cerveau. On glisse pour ainsi dire trop précipitamment du cabinet du psychiatre au laboratoire, de l’entretien clinique à la salle chirurgicale, du questionnaire à la lobotomie.

3° Une étiologie discutable

Il nous faut revenir ici sur la manière dont on passe justement de la situation clinique (un patient qui se présente au cabinet du psy) à la salle d’opérations chirurgicales. Les chriurgiens ne s’occupent pas de constituer l’étiologie du T.O.C. Ils proposent une solution thérapeutique à une pathologie que d’autres ont constitué. À vrai dire, les chirurgiens ne s’intéressent pas aux T.O.C. mais aux T.O.C. résistants, ce qui n’est pas la même chose. Or, comment décrire précisément ce qu’est un T.O.C. résistant ? Cette question est tout de même cruciale, car il s’agit de faire le tri entre des patients, afin de sélectionner ceux dont le cerveau pourrait être l’objet d’une intervention chirurgicale (ce n’est pas comme s’il fallait choisir une une psychanalyse et une psychotérapie comportementale par exemple !).

Lisons ensemble comment il faut entendre cette « résistance ». Je cite la page 41 :

« La réponse au traitement doit être évaluée périodiquement lors d’entretiens cliniques et au moyen d’échelles validées. Des critères empiriques de réponse et de résistance ont été établis en utilisant une échelle d’hétéro-évaluation, la Y-BOCS, échelle la plus largement et fréquemment utilisée pour quantifier la sévérité des symptômes.On considère généralement comme répondeur au traitement pharmacologique et/ou psychologique un patient qui présente une décroissance de 25 % de ses rituels, ce qui peut être suffisant pour améliorer la qualité de vie. Ainsi, beaucoup de patients qui avaient de 6 à 8 heures de rituels par jour se trouvent nettement améliorés et peuvent mener une vie normale avec « seulement » 2 heures de rituels par jour  »

Suit une série de pourcentages de réduction des troubles selon l’échelle de Y-BOCS (on trouve en annexe un certain nombre de questionnaires qui permettent de produire une échelle d’évaluation des TOC, et pour l’échelle Y-BOCS voir page 32).

Bref, un consensus (qui n’en est pas un en fait) s’établit sur cela qu’un patient résistent aux thérapies habituelles (TCC et médicaments) quand son score au questionnaire de Y-BOCS ne s’élève pas au-dessus de 25%, c’est-à-dire que la rémission des symptômes (par exemple le nombre d’heures occupées par les activités ou les pensées liées aux TOC) ne se traduit pas sur l’échelle de Y-BOCS par ce que les chiffres considèrent comme une amélioration suffisante. Je cite :

« Il n’existe pas de réel consensus quant à la définition de la réponse et de la résistance au traitement ; toutefois, des propositions ont été faites par Pallanti et al.. Il est admis qu’une réduction de 35 % du score Y-BOCS peut être considérée comme une réponse complète au traitement, une réduction comprise entre 25 et 35 %, une réponse partielle, et une réduction inférieure à 25 %, une absence de réponse. Une augmentation de 25 % du score Y-BOCS doit conduire à envisager une rechute après une période de rémission. »

Notez bien le flottement entre « il n’y a pas de consensus réel » et « il est admis que« … Suivent une série de chiffres et d’études (qui ne concernent souvent qu’une cohorte assez modeste de patients) censées j’imagine justifier ce « il est admis que ». On a le droit je pense de trouver cela un peu léger.

Bref, on est en droit de se demander si, en se référant à une étiologie qui repose sur un questionnaire (fut-il aussi « consensuel » que le Y-BOCS), la détermination de l’objet épistémique « T.O.C. résistant » par la neurochirurgue ne repose pas sur des bases quelque peu fragiles. Peut-on envisager une intervention aussi onéreuse (sur le plan financier comme sur le plan symbolique) sur des prémisses aussi discutables (et discutées : si on écoutait les psychanalystes et nombre de psychiatres au sujet des T.O.C., on entendrait certainement des sons de cloches assez discordants sur la manière dont on devrait les décrire par exemple. En réduisant les producteurs de discours sur les T.O.C. aux seuls praticiens des T.C.C., on se simplifie certes la tâche, mais on suscite aussi des réactions comme celle de Wainrib, et des débats dans les quotidiens).

Je note toutefois une chose dans cette histoire de produire des lésions (l’autre méthode étant la « stimulation profonde »). C’est une étrange manière finalement de remettre en jeu ce partage qui ne date pas d’aujourd’hui entre les pathologies dues à des lésions dans le cerveau et les pathologies qui ne sont pas liées à de telles lésions. C’est ainsi que s’est élaboré le concept de retard mental, qui ordonne un champ extérieur à la psychopathologie. Qu’est-ce qu’une lésion au fond : c’est quelque chose que les machines d’examen du cerveau permettent de voir. Des anomalies. Mais c’est aussi bien plus que ça : ce sont des objets épistémiques, et en l’occurence, des causes. Quand on a identifié une pathologie (dans le cas qui nous occupe, grâce à des questionnaires), et qu’on ne trouve pas de lésion, que fait-on ? On s’adresse aux psychothérapeuthes ou aux pharmacologues par exemple. Et quand ces psychothérapeuthes et ces pharmacologues n’arrivent pas à faire disparaître les symptômes que fait-on ? On pourrait s’adresser au psychanalyste par exemple.. Hé bien non ! On crée une lésion. Autrement dit, on force la pathologie à devenir un objet épistémique, on la formate afin qu’elle puisse être à même d’intégrer les objets usuels des laboratoires.

C’est aller un peu vite, ou un peu cavalièrement (sur le plan de la logique) du questionnaire à la chirurgie.

en guise de conclusion :

J’ai rédigé ce bref article en songeant à l’une de mes patientes. Une jeune femme de trente ans et qui m’annonce tout de go : « Je suis toquée, complètement toquée, 24 heures sur 24 ». Toquée,c’est le mot qu’elle a appris lors de son séjour en psychiatrie, c’est pour ça qu’elle prend des médicaments (antidépresseurs, anxiolytiques et neuroleptiques), qui ne changent rien dit-elle. Ses yeux sont écarquillés comme des billes. Elle dit qu’elle ne peut rien jeter, parce qu’avant de jeter il faut qu’elle vérifie, qu’elle vérifie partout, partout autour de l’objet et à l’intérieur. Un sac poubelle, un paquet de cigarettes vide, il faut qu’elle l’ouvre, qu’elle vérifie dessous, dedans autour. Je dis : de quoi avez-vous peur ? Je ne sais pas : c’est pour ça que je viens vous voir. « Même une revue [« Femme actuelle » ce qui éveillera la sagacité de tout psychanalyste], je ne peux pas la jeter, il faudrait que je vérifie ce qu’il y a entre chaque page ».

Pendant la séance, nous jouons avec un verre, puis une enveloppe (que nous déchirerons ensemble, jusqu’à la réduire à une feuille plane, un plan, à deux dimensions, sans contenant, donc sans contenu, donc sans « rien » à l’intérieur – je glisse ceci une fois encore pour mes collègues psychanalystes). La fois d’après, nous jouerons avec un sac, pour mieux raconter ce qui se passe. Je pense à Winnicott, Bion et Anzieu, toutes ces histoires de contenant, d’enveloppe. Elle me dit que la nuit elle ne dort pas : à la place elle mange. De fait, elle est ronde comme… un sac gonflé d’air (me semble-t-il).

Croyez-vous qu’un questionnaire comme l’Y-BOCS nous en dirait autant que j’en ai appris sur cette patiente en à peine une heure ? Et si, dans les termes de l’évaluation auquel se réfère l’article de la HAS, cette personne relève assurément du champ des T.O.C. résistants à la pharmacothérapies et aux T.C.C., n’est-ce pas parce que son T.O.C. s’inscrit dans un paysage mental plus vaste que celui qu’on tente de circonsrire aux T.O.C., que le T.O.C. en question, si on tient à continuer à le nommer ainsi, déborde largement la configuration décrite par les questionnaires, signale au fond une psychose (ce que Castel appelle dans l’article cité supra. une « psychose pseudo-obsessionnelle ») ?

Bref, avant de se précipiter dans les laboratoires, avant de livrer son cerveau aux machines expertes de la chirurgie, ne devrait-on pas affiner un peu le diagnostic ?



actualités 02 décembre 2006
décembre 2, 2006, 5:29
Filed under: actualités, danahilliot, politique

Et pour débuter, le nouveau lp de mon amie Delphine Dora, sorti récemment sur le label américain Abaton Book Company.

« …the sliding scale dramatics of Madame Florence Foster Jenkins mixed with the baroque-pop extremes of Marianne Nowottny. »

Because of it’s improvisation, the closest comparisons that I can find would be the recently emerged artists of the Finnish freak-folk movement…soullesseyes

delphine dora's blablabla

Et tant que j’y suis, vous pouvez découvrir d’autres disques et enregistrements tirés des mondes étranges de Delphine sur les labels et sites suivants :

floating existence (2005)
for christmas (2005)
greed recordings (2006)
sur dogmazic
sur myspace

Florent Verschelde nous rappele sur son blog que dimanche 3 décembre est la journée internationale consacrée aux handicapés. Dans ce cadre, il faut rappeler les difficultés d’accessibilité du web, pour les personnes atteintes de difficultés visuelles, auditives ou motrices. J’ai une pensée pour ma chère amie Rachel, à qui j’ai donné autrefois des cours de web. Sa paralysie partielle rendait l’usage de la souris fort délicat, ce qui ne l’empêchait pas d’être un webmaster et un webdesigner tout à fait doué. Pour plus d’infos sur les réflexions et les initiatives menées à l’occasion de cette journée, lire la page que leur consacre Monique Brunel sur son blog (merci à Florent de l’avoir signalé sur Dogmazic)

Aujourd’hui se déroule la manifestation originale, d’inspiration situationiste, de solidarité avec les SDF, initiée par l’association Les Enfants de Don Quichotte (quel nom superbe). Bonne chance à eux tous (on peut lire mon post à ce sujet).

L’émission Tout un monde, sur France Culture, consacre une heure et demie à la tradition orale chez les inuits d’aujourd’hui, en suivant cette ligne qui court des traditions aux modernités, si présente dans la réflexion canadienne. Dire le monde : voilà qui me parle quand à mon tour j’invente dans ce Cantal adoptif, des toponymes, des noms de lieux, des balises territoriales, qui me tiennent à peu près en vie. Signalons que ce programme se situe en marge du 15è congrès international des études inuit, organisé par l’INALCO au Musée du quai Branly (lequel justifie par là son existence).

Je relaie l’appel de l’association ICRA en soutien aux Jarawa des ïles Andaman (Inde) : Les jours des 270 derniers représentants du peuple Jarawa (chasseurs-cueilleurs des Îles Andaman – Inde) sont comptés. La route qui longe leur territoire et qui devrait être fermée depuis 2002 sur décision de la cour suprême indienne est en cours d’élargissement favorisant ainsi l’envahissement de leur territoire par des colons et des braconniers qui surexploitent les ressources de leur territoire et les exposent à des épidémies. Vous pouvez signer la pétition alertant les politiques sur cette situation.

N’étant pas du genre à cacher mes préférences politiques, et notamment en cette période pré-électorale, je signale aux personnes intéressées le très beau discours de candidature de François Bayrou prononcé aujourd’hui en Béarn (région pour laquelle j’ai un sentiment particulier). Il s’y place sous le patronage d’Henry IV en historien qu’il est. Je vois d’un bon oeil qu’un Président de la République soit aussi un littéraire et historien, plutôt qu’un technocrate. Et j’aime beaucoup ce passage :

« Si je suis élu, je nommerai au gouvernement une équipe pluraliste, équilibrée, des démocrates, femmes et hommes, venus de bords différents avec mission de mettre en œuvre le même projet républicain, et cela non pas malgré leurs différences, mais en s’appuyant sur leurs différences.
Chacun gardera ses valeurs. Tant mieux ! Car on a besoin des valeurs des uns et des autres. L’esprit d’entreprendre, le goût de l’ordre, on les classe à droite ; la solidarité, l’égalité des droits, à gauche ; la tolérance, l’équilibre et l’équité, au centre. Nous avons besoin de toutes ces valeurs, en même temps. Et les écologistes ont raison de rappeler que nous sommes embarqués sur une petite planète, comme une Arche de Noé dans l’univers, et que nous sommes comptables de l’air qu’on y respire et des espèces, chacune des espèces, qui y sont embarquées, y compris la nôtre, l’espèce humaine à tête dure.
Ces valeurs, il faut cesser de les regarder comme antagonistes, il faut se rendre compte qu’on a besoin de les faire vivre ensemble.
Le temps des grandes querelles idéologiques, pour le moment, est derrière nous. »

Si vous aimez la politique, je veux dire, au sens où c’est là le lieu qui nous concerne tous, au sens où c’est l’élaboration sans cesse renouvellée d’un vivre ensemble possible, ne ratez pas la passionante interview de 3 heures que François Bayrou a accordé aux journalistes de Politic’ Show. (et la transcription complète ici) (merci à Florent encore pour le lien et l’info)

 

 



Les enfants de Don Quichotte
novembre 30, 2006, 12:59
Filed under: actualités, politique, Récits

Juste un mot pour vous signaler ce site : Les Enfants de Don Quichotte. (Je dois ce lien à Entropie, que j’ai croisé sur Flickr au hasard de nos pérégrinations respectives : thx).

Je cite le texte qui décrit l’action engagée par quelques « bien logés » pour réclamer l’amélioration des conditions de vie des « sans logis » :

Les premiers enfants de Don Quichotte dont nous souhaitons diffuser le travail sont Augustin et Pascal, qui sont devenus volontairement SDF le 23 octobre 2006, et se sont engagés à rester au plus proche des sans-abris dans les rues de Paris jusqu’au mois de décembre 2006.

Ils s’emploieront durant ce temps à fédérer le plus possible de personnes, SDF et bien logés, autour de l’idée d’une occupation citoyenne le 2 décembre 2006 dans un lieu symbolique de Paris

Par leur mise en situation ils entendent montrer aux français la défaillance de l’État dans son rôle de garant des « moyens convenables d’existence » ; Par cette occupation ils entendent inciter les SDF et les biens-logés à exiger de l’État l’application du droit à une vie décente pour tous sur le territoire français ;

Par ce combat ils entendent lutter contre les trop nombreux préjugés que nous avons sur les SDF et restaurer par l’action la place des SDF au milieu de la communauté des hommes.

Pour faire connaître leur action nous diffusons sur notre site des clips vidéos documentaires retraçant au mieux leur quotidien dans les rues de Paris, la progression de leur travail et surtout le portrait des hommes et femmes qu’ils côtoient dans leur aventure afin que nous apprenions à les connaître.

Parce qu’une action citoyenne mérite d’être populaire, nous avons besoin de chacun d’entre vous.

« Là où les hommes sont condamnés à vivre dans la misère, les droits de l’homme sont violés. S’unir pour les faire respecter est un devoir sacré »

J. Wrésinski

Vidéo sur dayly motion : SDF – Des mots

 

les enfants de don quichotte

 

Le site présente une collection exceptionnelle d’interviews. Vous y entendrez quelques bribes de destins terribles, Momo, Fred, Guillaume, Michel, Nathalie, Lisiane, etc.

Bref, si vous vivez à Paris, ou dans une autre grande ville (Toulouse est dans les projets), venez poser votre tente le soir du 2 décembre dans les centres villes.

Et tant que j’y suis je vous conseille un texte admirable d’Anne M. Lovell, « Les Fictions de soi-même ou les délires identificatoires dans la rue », publié dans le recueil La maladie mentale en mutation (Odile Jacob, 2001). Voir une bibliographie complète de ses travaux menés auprès des « Homeless » New-Yorkais sur la page ad hoc du CNRS.



actualités 26 novembre 2006
novembre 26, 2006, 12:04
Filed under: actualités, psychanalyse, Récits

Le quotidien Libération publie un dossier intéressant sur les biobank : ce sont des collections de prélèvements de sang, d’urine et d’informations (sous forme de réponses à des questionnaires) recueillis auprès d’une population donnée. Je retiens trois aspects de la présentation de Libé et des infos que j’ai pu glanées ici ou là : 1° On ne sait pas précisément à quoi ces informations pourront bien servir dans le futur, mais on est persuadé qu’elles seront utiles – susceptibles de « répondre » à des questions que nous nous poserons dans le futur (c’est une vision assez simpliste de la manière dont focntionne les sciences mais.. admettons). 2° Bien qu’on ne sache pas précisément à quoi tout cela pourra servir, il n’empêche qu’une veritable compétition est engagée au niveau des nations pour constituer de telles banques (on apprend que la Chine possède la banque génétique la plus riche au monde). On peut donc penser qu’à défaut de savoir quels seont les applications possibles de telles collections, on en a déjà une petite idée, au moins imaginaire. 3° Georges Dagher, responsable de banques génétiques à l’INSERM nous apprend que (je cite) : « Une grande banque de maladies neuropsychiatriques, qui regroupera quasiment toutes les collections existantes, est ainsi en cours de constitution à l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière, à Paris« . J’aimerais bien savoir à quoi ressemble une « maladie neuropsychiatrique ». C’est le genre d’entité qui me laisse songeur. L’expression mélange trois choses : l’idée de maladie, la science du cerveau, et la pscyhiatrie, qui me semble d’abord désigner un ensemble d’activités liées à l’accueil et la thérapie des troubles psychiques (comme on dit maintenant). Une recherche sur le site de l’INSERM montre que cette entité, « maladie neuropsychiatrique », existe, puisqu’elle fait l’objet de formations, d’enseignements. Par exemple, le module U358 est consacré à l’ Épidémiologie génétique des maladies neuropsychiatriques. Il semblerait que cette appellation soit instituée dans le domaine de la génétique de la schizophrénie notamment, ou des dits troubles bi-polaires. Soit.

Courrier International se penche cette semaine sur le réchauffement climatique. Le numéro est séparé en deux volets : « alerte » et « solutions ». Je n’ai pas encore le magazine sous la main mais bon… Je vous fais part de l’info.

A écouter absolument sur France Culture l’émission Les Vivants et les Dieux du samedi 18 novembre (audible online durant quelques semaines) consacrée à Unica Zürn, puis celle du samedi 25 novembre, intitulée : A propos de l’autisme : différencier folie et mystique. Michel Cazenave aborde avec ses invités ce sujet absolument crucial : la parenté entre folie et création d’une part, entre folie et mystique d’autre part. Comme toujours, l’émission est passionante. (Plus intéressante en tous cas que l’article qu’Art Press avait récemment consacré à Unika Zûrn et à l’exposition qui lui est consacré aux Halles Saint-Pierre à Paris : les experts de l’art moderne et contemporain ont toujours un peu de mal avec la folie… Je demeure une fois encore songeur.)

Pour finir, ne ratez pas, si vous avez une bonne connexion internet et un peu de patience, les épisodes d’une s »érie actuellement diffusée aux États-Unis, mais visible avec un peu de persévérance sur le net : My name is Earl. L’histoire d’un type vraiment imbuvable qui décide de faire le bien. C’est hilarant, adorable, populaire, et digne des meilleures satires de la vie américaine : I’m just tryin’ to be a better person : my name is Earl. Ça me touche d’autant plus dois-je avouer, que l’environnement dans lequel évolue Earl et son frêre Randy, n’est pas sans me rappeler le quartier de mon enfance.



Everydays Heroes et créativité sociale dans les nouvelles séries américaines
novembre 21, 2006, 3:58
Filed under: actualités, politique, Récits

Certains soirs, quand un trop plein de pensées risque de m’expédier tout droit au pays des dépressions les plus aigües, je me réfugie au paradis des séries télévisées américaines. N’ayant plus la télévision depuis quelques temps, et pas pressé d’en racheter une (avec quel argent d’abord ?), je vais chercher sur internet les dernières séries diffusées outre-atlantique (ces diffusions sont illégales, il n’est donc pas souhaitable que les liens vers ces programmes soient connus du plus grand nombre : c’est pourquoi je ne donnerai pas les liens ici).

Il peut sembler un peu provocateur pour un intellectuel, de surcroît psychanalyste, d’avouer son penchant pour les feuilletons télévisés. En France, et ailleurs peut-être, ce sont des choses qui ne se disent pas – bien que Philonenko aimât la boxe, Wittgenstein les feuilletons policiers, et d’autres le football ou les jeux vidéos. On aura tôt de fait d’interpréter cela comme une provocation (au sens d’un geste « artistique »), ou, si l’on aime les catalogues psychiatriques et les nosographies : comme une addiction. Alors qu’il s’agit là simplement, je crois, de divertissement (et je plains ceux qui n’ont pas la capacité de se divertir ou d’être divertis). Qu’importe. Je sais que je m’attache à ces histoires comme à un récit qui se mêle à ma propre vie, et nourrit même ma propre réflexion, mon imaginaire, mes phantasmes, mes rêves, et je sais aussi combien ces personnages récurrents m’aident à tisser le fil continu de l’existence, contribuent à articuler les signifiants qui m’encombrent – et combien j’aime à les retrouver parfois, comme de bons amis réconfortants par leur caractère répétitif, familier.

J’ai donc découvert (en avant-première si l’on peut dire, avant la plupart de mes compatriotes) les nouvelles séries américaines, dont certaines seront sans nul doute reprises sur les chaînes de télévision françaises prochainement. Une chose m’a frappé : il semblerait que s’y dessine une nouvelle génération de héros. Dans les années 70, la plupart des héros étaient des losers, ou des outsiders, contestataires et victimes. Puis, l’amérique de Reagan nous a fourni son lot de héros indestructibles, sans faille apparente, sans intériorité. Les années 90 et ce, jusqu’à la crise du 11 semptembre 2001, et après, furent marqué par un souci extraordinaire de réalisme et d’attachement à une certaine complexité psychologique : l’aridité du quotidien torturé des héros de New York 911, avec ce personnage remarquable, Boscorelli, ou de ceux de New York Police Blues, dont Sipowicz est l’improbable emblème, est parfois désespérant, aussi désespérant que notre existence au jour le jour (on pourra ajouter bien des séries à cette liste à commencer par Urgences). Les héros sont ambigüs, animés par des motifs pluriels et contraires, plongés en permanence dans des controverses morales inextricables. Bref, ils sont fatigués, leurs pouvoirs sont limités, ce ne sont plus à proprement parler des héros, mais avant tout des semblables, comme vous et moi.

Ces derniers mois, si j’en crois mes explorations quelque peu illicites, les scénaristes semblent se tourner vers un nouvel horizon. Quand les séries des années précédentes assomaient les personnages dans un quotidien sans espoir, chacun devant résoudre avant toutes choses les problèmes du jour, les nouvelles séries leur offrent à nouveau la possibilité de changer radicalement le monde. Pour autant, on ne revient pas à l’omnipotence des héros des années 80 – excepté peut-être Michaël Scoffield, l’évadé de Prison Break (série étrange et extrêmement ambigüe : le héros désigné par ses pairs, qu’on surnomme par dérision « gueule d’ange », esprit d’une créativité démentielle, trouvant son répondant dans le psychopathe sadique Théodore Bagwell). Les héros des nouvelles séries sont encore nos semblables, vous et moi, névrosés et borderline, limités dans leur appréhension de la réalité, coincés dans dess soucis quotidiens. Sauf qu’ils ont quelque chose de spécial, un pouvoir, une compétence (skill), une différence : Everyday Heroes me disait Delphine Dori en songeant au livre génial de Gary Alan Fine : Everyday Genius. Ainsi, le héros de la série Day Break, se lève chaque matin, au même endroit, près de son amie, mais c’est à chaque fois la même journée qui recommence (on aura reconnu le thème du film Groundhog day, d’Harold Ramis) : vécue d’abord comme une destinée fatale, cette possibilité qui lui est donnée de reprendre à zéro, d’effacer le jour pour le réinventer, le modifier et, éventuellement, le corriger, apparaît bientôt comme un pouvoir positif (bien que sur la durée, la succession des épisodes figurent une sorte de mythe de Sysiphe contemporain). Les personnages de Heroes, quant à eux, tiennent leurs pouvoirs de l’évolution génétique de l’espèce humaine, ce qui en soi n’est pas très nouveau, mais n’en deviennent pas pour autant des « super-héroes » : avant d’envisager de sauver le monde, il leur faudra apprendre à s’assumer d’abord comme everyday heroes, coincés qu’ils sont dans leur minable humanité. Symboliquement, le premier épisode s’achève par l’explosion d’une bombe nucléaire sur la ville de New York – la suite montre justement qu’il est possible d’empêcher cette répétion du drame traumatique de la conscience américaine, à condition que chacun prenne conscience de sa différence, et s’efforce de rencontrer l’autre, de collaborer en vue d’une fin commune, ce qui suppose d’âpres négociations.

C’est là en effet un autre trait de ces « nouvelles » séries : le héros ne saurait demeurer solitaire (alors que les figures emblématiques des années 70 étaient condamnées à la solitude et l’incompréhension : je pense notamment au personnage incarné par Robert Redford dans les Trois jours du Condor de Sydney Pollack.). La différence, qui peut être vécue comme source d’une discrimination, peut devenir un pouvoir créatif à condition de s’incrire dans une communauté de sujets. C’est vrai des personnages de la série Heroes, mais c’est encore plus net dans Jericho, titre d’un feuilleton pas toujours réussi, mais dont le thème, une petite bourgade du Texas ayant survécu à une attaque nucléaire généralisée sur les États-Unis, est vraiment intéressant. Il s’agit là de renégocier l’existence d’un collectif, et si possible d’une communauté, sur les ruines de l’individualisme contemporain. Dans Jericho, les repères habituels du capitalisme se sont effondrés, à commencer par le marché et la propriété privée. La survie dépend de la capacité de chacun a faire groupe, à recréer une solidarité : on sait que les américains, tels que les décrivaient Tocqueville, furent particulièrement doués pour ce genre d’entreprise – qu’en est-il aujourd’hui ? C’est ce que Jericho raconte, de manière parfois un peu schématique, certes. On est ici assez proche d’une des perspectives possibles sur l’incroyable série Lost, une des créations les plus originales depuis X-Files. En tant que psychanalyste, j’adore la finesse de la description des personnages de Lost (et la manière dont ils résistent, dans leur singularité, à une certaine psychothérapie expérimentale, dont ils sont en quelque sorte les cobayes – ce n’est pas demain la veille qu’on citera Lost pour illustrer les débats actuels sur les psychothérapies : hé bien c’est dommage !), et en tant que démocrate, je suis fasciné par le thème général, assez proche finalement de l’argument de Jericho, de la recomposition, forcément délicate, d’une communauté, d’un monde commun viable. Les survivants du fameux vol 815 en provenance de Sydney essaient de bâtir sur leur île apparemment oubliée les fondements d’une société – malgré leurs peines, leurs préoccupations personnelles, deuils, angoisses, folies plus ou moins ordinaires. Le personnage ne se distingue comme héros qu’à la condition paradoxale d’affirmer sa singularité, sa différence, tout en s’articulant aux désirs de l’autre : la survie dépend du collectif, mais d’un collectif de singularités, de pouvoirs et de compétences personnelles. On navigue à vue entre Hobbes et Rousseau, selon les jours, mais la nécessité du sacrifice et du compromis constitue un horizon indépassable (sauf pour les personnnages pervers).

Voilà donc ces nouveaux Everyday Heroes. Ils nous ressemblent, englués dans les mêmes errances psychiques, les mêmes impasses et les mêmes angoisses, mais les situations radicales dans lesquelles ils sont plongés avec un certain sadisme par les scénaristes, les obligent à découvrir et assumer leur singularité – sans quoi ils ne servent à rien – tout en tenant compte des singularités de ceux qui partagent leur souci de survie – sans quoi ils sont exclus et meurent.

Je finirai en évoquant une autre série récente, moins dramatique certes, mais assez réjouissante et pas très éloignée de celles dont je viens de parler : Eureka. Comme dans Jericho, le titre emprunte le nom d’un bourg du Nord Est des États-Unis, où vivent des gens comme vous et moi, à cela près qu’ils possèdent tous une intelligence (scientifique à vrai dire), hors du commun : ce qui permet de décrire un univers assez délirant, voire complètement loufoque (d’autant plus que le personnage principal est un shérif très ordinaire, arrivé là par hasard, par les yeux duquel nous découvrons les moeurs bizarroïdes de ces étranges et néanmoins humains habitants d’Eureka). On est là à mille lieux du réalisme humble et désespéré des séries pré- et post- 11 septembre : l’imaginaire a envahi le quotidien, tout est à nouveau possible, la science n’est pas seulement l’affaire des experts et l’objet d’une paranoia ordinaire, mais elle peut changer le monde, et la folie de chacun peut contribuer à inventer des communautés nouvelles, plus jouissives, moins ennuyeuses. Il y a, comme dans Lost ou Jericho ou Heroes, et évidemment, Day Break, la possibilité de tout reprendre à zéro. Je me rappelle ce que disait Roger Caillois au sujet du jeu de hasard : on joue quand on n’a plus l’espoir de transformer sa condition actuelle par le biais des activités sociales traditionnelles, le travail, l’acquisition de compétences : ainsi dans ces univers imaginaires est rétablie la possibilité d’un jeu, un espace intermédiaire ou transitionnel, comme dirait Winnicott, à la fois ordinaire et extraordinaire. Un espace créatif – de création sociale en l’occurrence.

[Merci à Delphine Dori pour les idées dont elle m’a fait part. Et à ShinJin, mon sauveur !]



actualités 19 novembre 2006
novembre 19, 2006, 9:05
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Le dernier rapport du Conseil de l’Emploi, du Revenu et de la Cohésion sociale, a été publié cette semaine. Il s’intitule la France en transition 1993-2005, et il est riche d’informations statistiques sur les inégalités, la pauvreté, la richesse, etc. La règle même qui nourrit ce rapport de prendre en compte avant tout les revenus pour évaluer les situations des personnes, me laisse évidemment sur ma faim. Le temps paraît encore loin où les analyses économiques sauront prendre en compte les accès réels aux libertés décrits par Amartya Sen dans la description de la position économique des personnes. On aurait aimé que les rapporteurs, qui signalent justement les limites des critères statistiques de leur étude, fasse un effort de correction de leurs outils : je signale à ce sujet l’article intéressant de Marc Fleurbaey et Guillaume Gaulier paru sur le site Telos ainsi que leur remarquable effort pour proposer un nouvel indicateur dans la comparaison économique entre pays. Comme le rappelle François Bayrou à la suite de Robert Rochefort, « les statistiques posent problème. Le logement n’est compté, dans le calcul du pouvoir d’achat, que pour 11% du budget d’un ménage. C’est une moyenne entre ceux, propriétaires de leur logement, pour qui c’est 0%, et ceux pour qui c’est 40 ou 50%. Ceux-ci sont en droit de considérer que les statistiques sont la forme la plus parfaite du mensonge, comme disait George Bernard Shaw ! « . Toutefois, les rapporteurs du CERC se confrontent assez explicitement au problème dont j’ai déjà souligné l’importance : la détermination du seuil de pauvreté. Entre les lignes de ce texte forcément modéré apparaît tout de même l’absurdité d’une administration de la pauvreté, ne serait-ce que parce que le montant des aides sociales type RMI est bien en-deça d’un revenu décent, et que même le salaire minimum flirte avec ce seuil de pauvreté. Ce n’est pas le cas dans d’autres pays de l’Union Européenne, par exemple aux Pays-Bas, où le montant du revenu minimum est beaucoup plus élevé et dépasse le seuil de pauvreté. Globalement, cela dit, ce rapport reste assez décevant, et ne nous apprend rien que nous ne sachions déjà.

On peut écouter sur France Culture l’émission Science et Conscience de Philippe Petit qui consacrait jeudi dernier une heure à la présentation par Jean-Noël Missa de son livre : Naissance de la psychiatrie biologique (PUF, 2006). On y apprendra bien des choses étonnantes sur les pratiques empiristes des psychiatres confrontés aux souffrances de leurs patients. Il s’agit là d’une perspective différente, mais au fond complémentaire, des travaux de Michel Foucault sur la généalogie de la pensée et des pratiques psychiatriques. On aborde ce monde étrange à travers les traitements, ceux qui d’abord visent à « calmer » les malades, les bains chauds, les electrochocs, les psychotropes, etc. On pourrait à ce sujet noter une distinction trop souvent occultée : traiter n’est pas guérir. J’y reviendrais dans un texte en préparation.

Le site Squiggle, qui invite les psychanalystes, les analysants et le grand public à dialoguer autour de la psychanalyse, propose cette semaine dans la section « squiggle, rebonds et méditations » un texte étonnant d’un universitaire québecois, Alexandre Leupin, sur la place de Lacan dans la philosophie occidentale : Lacan : une nouvelle théorie de la connaissance. C’est rafraichissant et audacieux, même si l’appel final à prolonger au sein de l’université les topologies lacaniennes, supposées apporter la formalisation qui manquerait à la « science » psychanalytique, me laissent pour le moins sceptique : sand doute parce que je ne crois pas que la psychanalyse ait intérêt à se fairepasser pour une science, mais là aussi c’est un sujet sur lequel je reviendrais longuement.

Laurent Danchin, ancien directeur de la Halle Saint-Pierre à Paris, et grand spécialiste de l’Art Brut, vient de publier un petit ouvrage que je n’ai pas encore eu sous la main mais que Delphine Dori me signale : Art Brut, l’instinct créateur, à la pochothèque chez Gallimard. Si vous ne connaissez pas le monde étrange et passionant de l’Art Brut et des Arts Outsider, vous pouvez probablement commencer votre exploration par la lecture de ce livre.

Je voudrais enfin, pour finir ce petit cheminement tout à fait éclectique (mais je suis éclectique comme l’était par exemple Diogène Laerce), vous inviter à écouter cet autre programme de France Culture : Le rendez-vous des politiques de Raphaël Enthoven. D’abord parce que c’est peut-être la seule émission politique digne de ce nom en France, et parce que leurs derniers invités sont parmi les personnalités les plus passionantes de la vie politique. Jeudi dernier c’était Jean-Marie Bockel, vilain petit canard du Parti Socialiste, libéral de gauche : passionant. Et le jeudi d’avant, un must radiophonique : la rencontre des journalistes avec Christine Boutin, vilain petit canard quant à elle de l’UMP. Je considère pour ma part que Madame Boutin est une des rares personalités politiques à se soutenir d’une véritable pensée politique et éthique (une politique de la vie en quelque sorte). Tous ceux qui ont trouvé un quelconque intérêt à mon article sur la machine Téléthon et le mythe de la thérapie génique devraient écouter cette émission. Là encore, par pitié, écoutez avec le sens des nuances : contrairement à ce qu’une certaine caricature laisserait croire, Christine Boutin ne reviendrait pas sur le droit à l’avortement, et ne condamne aucune femme ayant avorté. D’autre part, elle considère que le PACS a eu des effets positifs, même si elle continue de concevoir le couple homosexuel à travers un concept de la famille dont je pense qu’il est complètement périmé. Sur certains points, je m’opposerai sans doute à Christine Boutin. Sur d’autres, par exemple le fait que l’embryon puisse être déjà considéré comme une personne, je considère qu’il faut l’entendre. En tant que psychanalyste, je suis bien placé pour savoir que l’embryon est ou n’est pas – et c’est bien là tout le problème – l’effet d’un désir. Tous mes analysants et analysantes me raconte cette histoire – et souvent sous l’emprise d’un doute, et parfois d’une terreur : suis-je ou non l’effet d’un désir? Bref… Je lui écrirai… J’ajouterai qu’il est rarissime qu’une candidate à l’élection présidentielle avoue publiquement qu’elle s’est trompée plus d’une fois dans l’appréciation des spécificités de l’expression politique, et qu’elle a su modifié certaines de ses positions pour tenir compte de la réalité contemporaine. Les internautes n’auront pas manqué par ailleurs d’apprécier son indépendance vis-à-vis du parti auquel elle appartient lors des fièvreux débats à l’Assemblé sur les DADSVI. Bref : vous souhaitez retrouver le goût du politique ? Intéressez-vous à ces personnalités malheuresement peu écoutées du paysage politique français : Corinne Lepage, Christine Boutin, Jean-Marie Bockel, Jean-Pierre Sueur, Christiane Taubira. Oubliez leurs étiquettes partisanes et imaginez ce que pourrait être la vie politique si on les écoutait un peu plus.



actualités 13 novembre 2006
novembre 13, 2006, 12:08
Filed under: actualités

Sur France Culture, ne pas manquer la série que l’émission « les chemins de la connaissance » consacre à l’école de Palo Alto, dans le creuset de laquelle fut élaborée la dite thérapie « systémique » (à la suite des travaux de Gregory Bateson) :

On peut également encore écouter online la passionante discussion autour de l’action du collectif CFSI (Comité français pour la Solidarité Inernationale) intitulée : « L’Europe est vache avec l’Afrique« . C’est dans l’émission « Terre à Terre« , qui invite à cette occasion Modibi Diarra (Mali), Alzakhgui Gantulga (Mongolie) et le délégué du CFSI, Jean-Louis Vielajus. J’avais prévu d’écrire un post à ce sujet, montrant comment l’usage de l’expertise économique, incarné dans les « accords » de Cotonou (veuillez s’il vous plaît maintenir les guillemets autour du mot : « accords »), aboutit d’abord à l’empêchement du dialogue entre les producteurs concernés. Promis, j’en dirais un mot prochainement.

Les namurois (habitants de Namur, en pays Wallon) pourront aller écouter la conférence de Luc Boltanski, le lundi 20 novembre à 19h, dont le titre est très excitant : Comment faire des êtres humains ? L’engendrement et l’avortement comme objet anthropologique.

Les lillois pourront suivre les événements organisés dans le cadre de Cité Philo 2006, qui accueille des tas de gens intéresants : Stanley Cavell (et Sandra Laugier qui l’a fait connaître en France), Jacques Bouveresse, Bruno Latour, Pierre-Henry Castel.. Notons par exemple le programme du mardi 21 novembre : de 18 à 20 heures, Bruno Latour sera sous le feux des questions suite à son dernier ouvrage, Changer de société, refaire de la sociologie, et un débat aura lieu à 20h00 sur un beau sujet : « les commencements de l’existence humaine » avec Chantal Birman, Anne Dufourmantelle et Frédéric Worms.

Les 15 premiers numéros de la revue Vacarme sont disponibles intégralement en ligne : on y lira par exemple ce très intéressant numéro 1, datant de l’hiver 1997 et intitulé : « la santé : affaire privée/affaire publique« , et bien d’autres choses…

Le magazine Politix fait lui aussi son apparition sur internet, et l’intégralité des articles (jusqu’en 2004) est désormais consultable en ligne, et exportable au format pdf, grâce au portail des sciences sociales Persée.

Je vous conseille enfin deux livres qui sont sortis récemment :

Épreuves de la folie, Travail psychanalytique et processus psychotiques, de Jean Claude Pollack, aux Èditions érès. L’auteur, directeur de la revue Chimères, fait en quelque sorte un bilan d’années de travail auprès de la psychose, en tant que psychiatre (notamment à La Borde) et psychanalyste. C’est passionant, d’une ouverture d’esprit remarquable et rare, sans allégeance à aucune École instituée, bref, tout thérapeuthe devrait le lire.

Introduction aux sciences studies, de Dominique Pestre, publié dans la collection de poche Repères des Éditions La Découverte. Une synthèse lumineuse des travaux menés depuis quelques décennies par Latour and cie (dont Dominique Pestre fait partie).

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PS : J’ai fabriqué un troisième moteur de recherche grâce à Google-coop, après ceux consacrés aux arts dits bruts ou outsiders, et à la psychanalyse : celui-ci vise les travaux anthropologiques en langue française principalement. N’hésitez pas à les tester et surtout à les compléter.