récits


Everydays Heroes et créativité sociale dans les nouvelles séries américaines
novembre 21, 2006, 3:58
Filed under: actualités, politique, Récits

Certains soirs, quand un trop plein de pensées risque de m’expédier tout droit au pays des dépressions les plus aigües, je me réfugie au paradis des séries télévisées américaines. N’ayant plus la télévision depuis quelques temps, et pas pressé d’en racheter une (avec quel argent d’abord ?), je vais chercher sur internet les dernières séries diffusées outre-atlantique (ces diffusions sont illégales, il n’est donc pas souhaitable que les liens vers ces programmes soient connus du plus grand nombre : c’est pourquoi je ne donnerai pas les liens ici).

Il peut sembler un peu provocateur pour un intellectuel, de surcroît psychanalyste, d’avouer son penchant pour les feuilletons télévisés. En France, et ailleurs peut-être, ce sont des choses qui ne se disent pas – bien que Philonenko aimât la boxe, Wittgenstein les feuilletons policiers, et d’autres le football ou les jeux vidéos. On aura tôt de fait d’interpréter cela comme une provocation (au sens d’un geste « artistique »), ou, si l’on aime les catalogues psychiatriques et les nosographies : comme une addiction. Alors qu’il s’agit là simplement, je crois, de divertissement (et je plains ceux qui n’ont pas la capacité de se divertir ou d’être divertis). Qu’importe. Je sais que je m’attache à ces histoires comme à un récit qui se mêle à ma propre vie, et nourrit même ma propre réflexion, mon imaginaire, mes phantasmes, mes rêves, et je sais aussi combien ces personnages récurrents m’aident à tisser le fil continu de l’existence, contribuent à articuler les signifiants qui m’encombrent – et combien j’aime à les retrouver parfois, comme de bons amis réconfortants par leur caractère répétitif, familier.

J’ai donc découvert (en avant-première si l’on peut dire, avant la plupart de mes compatriotes) les nouvelles séries américaines, dont certaines seront sans nul doute reprises sur les chaînes de télévision françaises prochainement. Une chose m’a frappé : il semblerait que s’y dessine une nouvelle génération de héros. Dans les années 70, la plupart des héros étaient des losers, ou des outsiders, contestataires et victimes. Puis, l’amérique de Reagan nous a fourni son lot de héros indestructibles, sans faille apparente, sans intériorité. Les années 90 et ce, jusqu’à la crise du 11 semptembre 2001, et après, furent marqué par un souci extraordinaire de réalisme et d’attachement à une certaine complexité psychologique : l’aridité du quotidien torturé des héros de New York 911, avec ce personnage remarquable, Boscorelli, ou de ceux de New York Police Blues, dont Sipowicz est l’improbable emblème, est parfois désespérant, aussi désespérant que notre existence au jour le jour (on pourra ajouter bien des séries à cette liste à commencer par Urgences). Les héros sont ambigüs, animés par des motifs pluriels et contraires, plongés en permanence dans des controverses morales inextricables. Bref, ils sont fatigués, leurs pouvoirs sont limités, ce ne sont plus à proprement parler des héros, mais avant tout des semblables, comme vous et moi.

Ces derniers mois, si j’en crois mes explorations quelque peu illicites, les scénaristes semblent se tourner vers un nouvel horizon. Quand les séries des années précédentes assomaient les personnages dans un quotidien sans espoir, chacun devant résoudre avant toutes choses les problèmes du jour, les nouvelles séries leur offrent à nouveau la possibilité de changer radicalement le monde. Pour autant, on ne revient pas à l’omnipotence des héros des années 80 – excepté peut-être Michaël Scoffield, l’évadé de Prison Break (série étrange et extrêmement ambigüe : le héros désigné par ses pairs, qu’on surnomme par dérision « gueule d’ange », esprit d’une créativité démentielle, trouvant son répondant dans le psychopathe sadique Théodore Bagwell). Les héros des nouvelles séries sont encore nos semblables, vous et moi, névrosés et borderline, limités dans leur appréhension de la réalité, coincés dans dess soucis quotidiens. Sauf qu’ils ont quelque chose de spécial, un pouvoir, une compétence (skill), une différence : Everyday Heroes me disait Delphine Dori en songeant au livre génial de Gary Alan Fine : Everyday Genius. Ainsi, le héros de la série Day Break, se lève chaque matin, au même endroit, près de son amie, mais c’est à chaque fois la même journée qui recommence (on aura reconnu le thème du film Groundhog day, d’Harold Ramis) : vécue d’abord comme une destinée fatale, cette possibilité qui lui est donnée de reprendre à zéro, d’effacer le jour pour le réinventer, le modifier et, éventuellement, le corriger, apparaît bientôt comme un pouvoir positif (bien que sur la durée, la succession des épisodes figurent une sorte de mythe de Sysiphe contemporain). Les personnages de Heroes, quant à eux, tiennent leurs pouvoirs de l’évolution génétique de l’espèce humaine, ce qui en soi n’est pas très nouveau, mais n’en deviennent pas pour autant des « super-héroes » : avant d’envisager de sauver le monde, il leur faudra apprendre à s’assumer d’abord comme everyday heroes, coincés qu’ils sont dans leur minable humanité. Symboliquement, le premier épisode s’achève par l’explosion d’une bombe nucléaire sur la ville de New York – la suite montre justement qu’il est possible d’empêcher cette répétion du drame traumatique de la conscience américaine, à condition que chacun prenne conscience de sa différence, et s’efforce de rencontrer l’autre, de collaborer en vue d’une fin commune, ce qui suppose d’âpres négociations.

C’est là en effet un autre trait de ces « nouvelles » séries : le héros ne saurait demeurer solitaire (alors que les figures emblématiques des années 70 étaient condamnées à la solitude et l’incompréhension : je pense notamment au personnage incarné par Robert Redford dans les Trois jours du Condor de Sydney Pollack.). La différence, qui peut être vécue comme source d’une discrimination, peut devenir un pouvoir créatif à condition de s’incrire dans une communauté de sujets. C’est vrai des personnages de la série Heroes, mais c’est encore plus net dans Jericho, titre d’un feuilleton pas toujours réussi, mais dont le thème, une petite bourgade du Texas ayant survécu à une attaque nucléaire généralisée sur les États-Unis, est vraiment intéressant. Il s’agit là de renégocier l’existence d’un collectif, et si possible d’une communauté, sur les ruines de l’individualisme contemporain. Dans Jericho, les repères habituels du capitalisme se sont effondrés, à commencer par le marché et la propriété privée. La survie dépend de la capacité de chacun a faire groupe, à recréer une solidarité : on sait que les américains, tels que les décrivaient Tocqueville, furent particulièrement doués pour ce genre d’entreprise – qu’en est-il aujourd’hui ? C’est ce que Jericho raconte, de manière parfois un peu schématique, certes. On est ici assez proche d’une des perspectives possibles sur l’incroyable série Lost, une des créations les plus originales depuis X-Files. En tant que psychanalyste, j’adore la finesse de la description des personnages de Lost (et la manière dont ils résistent, dans leur singularité, à une certaine psychothérapie expérimentale, dont ils sont en quelque sorte les cobayes – ce n’est pas demain la veille qu’on citera Lost pour illustrer les débats actuels sur les psychothérapies : hé bien c’est dommage !), et en tant que démocrate, je suis fasciné par le thème général, assez proche finalement de l’argument de Jericho, de la recomposition, forcément délicate, d’une communauté, d’un monde commun viable. Les survivants du fameux vol 815 en provenance de Sydney essaient de bâtir sur leur île apparemment oubliée les fondements d’une société – malgré leurs peines, leurs préoccupations personnelles, deuils, angoisses, folies plus ou moins ordinaires. Le personnage ne se distingue comme héros qu’à la condition paradoxale d’affirmer sa singularité, sa différence, tout en s’articulant aux désirs de l’autre : la survie dépend du collectif, mais d’un collectif de singularités, de pouvoirs et de compétences personnelles. On navigue à vue entre Hobbes et Rousseau, selon les jours, mais la nécessité du sacrifice et du compromis constitue un horizon indépassable (sauf pour les personnnages pervers).

Voilà donc ces nouveaux Everyday Heroes. Ils nous ressemblent, englués dans les mêmes errances psychiques, les mêmes impasses et les mêmes angoisses, mais les situations radicales dans lesquelles ils sont plongés avec un certain sadisme par les scénaristes, les obligent à découvrir et assumer leur singularité – sans quoi ils ne servent à rien – tout en tenant compte des singularités de ceux qui partagent leur souci de survie – sans quoi ils sont exclus et meurent.

Je finirai en évoquant une autre série récente, moins dramatique certes, mais assez réjouissante et pas très éloignée de celles dont je viens de parler : Eureka. Comme dans Jericho, le titre emprunte le nom d’un bourg du Nord Est des États-Unis, où vivent des gens comme vous et moi, à cela près qu’ils possèdent tous une intelligence (scientifique à vrai dire), hors du commun : ce qui permet de décrire un univers assez délirant, voire complètement loufoque (d’autant plus que le personnage principal est un shérif très ordinaire, arrivé là par hasard, par les yeux duquel nous découvrons les moeurs bizarroïdes de ces étranges et néanmoins humains habitants d’Eureka). On est là à mille lieux du réalisme humble et désespéré des séries pré- et post- 11 septembre : l’imaginaire a envahi le quotidien, tout est à nouveau possible, la science n’est pas seulement l’affaire des experts et l’objet d’une paranoia ordinaire, mais elle peut changer le monde, et la folie de chacun peut contribuer à inventer des communautés nouvelles, plus jouissives, moins ennuyeuses. Il y a, comme dans Lost ou Jericho ou Heroes, et évidemment, Day Break, la possibilité de tout reprendre à zéro. Je me rappelle ce que disait Roger Caillois au sujet du jeu de hasard : on joue quand on n’a plus l’espoir de transformer sa condition actuelle par le biais des activités sociales traditionnelles, le travail, l’acquisition de compétences : ainsi dans ces univers imaginaires est rétablie la possibilité d’un jeu, un espace intermédiaire ou transitionnel, comme dirait Winnicott, à la fois ordinaire et extraordinaire. Un espace créatif – de création sociale en l’occurrence.

[Merci à Delphine Dori pour les idées dont elle m’a fait part. Et à ShinJin, mon sauveur !]

Publicités

6 commentaires so far
Laisser un commentaire

Everydays Heroes et créativité sociale dans les nouvelles séries américaines

Retrouvez cet article et ses commentaires sur AgoraVox

Rétrolien par dana hilliot reporter AgoraVox

Très belle analyse. J’aime beaucoup cette appropriation de l’expression « everyday heroes », qui est d’habitude plutôt utilisée pour décrire, aux États-Unis, les personnes « socialement utiles » : institutrices, pompiers, etc.

Finalement, quand les américains parlent de « everyday heroes », ils parlent de gens ordinaires (et même : d’individus « moyens ») à l’implication sociale « héroïque ». Ici, on parle d’individus ordinaires (ce qui recouvre tout un éventail de personnalités, situations, etc… voir à ce sujet la série Lost), confrontés à une situation ou à un état « héroïque » : danger, pouvoir, pression, défi.

Bref, cette réappropriation de l’expression « everyday heroes », c’est un peu un retournement de l’usage existant. Tout ce que j’aime. :)

Commentaire par Florent V.

Oui you’re right.
Je n’avais pas pensé à cela. merci florent.

Commentaire par danahilliot

Je me promenais par-là et j’ai eu envie de laisser un mot. :)

J’ai découvert cette superbe série dont ma compagne et moi sommes devenus accros depuis deux jours à raison de 3 épisodes par soir.
Enfin quatre ce soir tellement l’intrigue se densifit et devient obnubilante.

Nos yeux nous ont obligé à laisser tomber la mauvaise définition due à la compression du site dont nous ne citerons pas le nom mais ce n’est que partie remise…

Ce qui m’a surpris, ce sont les différentes origines ethniques des protagonistes.

Certe, l’action se passe à New-york mais est-ce que New-york est vraiment Américaine ?

Ainsi, les sauveurs du monde autrefois exclusivements Américains, sont aujourd’hui Japonais ( l’ennemi d’hier ), Indiens ( l’ennemi économique de demain ), Afro-Américains,
blond (es), brun (es), assis socialements, déliquants, frustrés, psychotiques, moralements non définis, capables de tuer, voirde massacrer, en proie aux doutes, à des problèmes de couple ou de reconnaissance de base…

Ainsi, les Américains montrent qu’ils sont bien incapables de sauver le monde tout seuls et qu’ils doivent s’allier aux autres pour, peut-être réussir.

L’Amérique grandirait-elle ?

Est-ce que le 11 septembre aurait été un mal pour un bien ?
Est-ce que Bush a permis aux hommes de bien de prendre la parole et d’entrer dans l’action ?

En tous cas, cette série est ce que j’ai vu de mieux depuis longtemps sur la mythologie des super-héros dont ma culture personnelle est imbibée depuis mon plus jeune âge et j’ai hâte de voir la suite.

Merci Dana.

Commentaire par nitromthemetronome

ce n’est pas moi qu’il faut remercier mais ShinJin :)

Heroes reprend je crois plus tard dans l’année aux États-Unis.
Je crois que la série va avoir un réel impact aux 4 coins du globe. pour les raisons que tu dis justement. C’est peut-être la première série vraiment mondiale :)
Même si dans Lost il ya déjà des éléments intéressants (notamment le couple japonais).
J’espère que ces séries traduisent des aspirations réelles et profondes des peuples. Un imaginaire commun aux pays occidentalisés on va dire (pratiquement tout le monde en fait, vu la diffusion de la culture américaine)
Me sens tout idéaliste et plein d’espérance soudain :)

Mais y’a pas de mal à espérer un peu non ?
Marre des postmodernes !
Save the cheerlader, save the world !

Commentaire par danahilliot

Je voulais juste signaler un détail : le couple dans « lost est » coréen. C’était un choix judicieux de la part des scénaristes pour ne pas entretenir l’image de la prédominance des nations. C’était une prémisse de l’ouverture (si je puis dire) culturel des séries aux nations du monde.

Commentaire par hugo




Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s



%d blogueurs aiment cette page :