récits


Exercice Psychanalytico-Austinien
octobre 29, 2006, 11:55
Filed under: danahilliot, philosophie, politique, pragmatisme, psychanalyse, Récits

Pour dire « C’est logique« , il n’est pas nécessaire d’avoir lu Frege.

En disant : « c’est logique » , on signifie un certain degré de satisfaction, qui peut aller jusqu’à la déception la plus radicale, concernant la manière dont les choses se sont passées (ou devraient se passer) : on signale ainsi qu’on s’attendait à ce que les choses se produisent ainsi, ou qu’on s’attend à ce qu’à l’avenir elles se produisent ainsi.

Certes on pourrait décrire dans ce vocabulaire qu’on appelle « la logique » (par exemple la logique de Frege ou Russel) le jugement « c’est logique« , mais ce faisant on n’expliquerait pas le sentiment de satisfaction ou de déception qui colore immanquablement ce jugement. Partout où il y a de la logique, il y a la rencontre entre une succession de choses et un sentiment : cette rencontre est une confirmation. la discipline scientifique qu’on appelle « la logique » n’échappe pas à ce sentiment de confirmation : constater ce à quoi on s’attend.

« C’est logique » peut être ainsi rangé si on peut dire dans la même classe que des propositions telles que : « soyons réalistes » ou « c’est normal« . Le réalisme de ce genre, qui n’est qu’un lointain cousin du réalisme en tant que position philosophique, indique que l’on doit d’attendre à ce que les choses se passent de la manière dont elles se passent habituellement, dans la réalité. L’invitation « soyons réalistes » vise à faire taire les rêveurs ou les utopistes au nom de la réalité, c’est-à-dire au nom d’une certaine succession attendue dans la manière dont les choses se passent.Le fatalisme constitue en quelque sorte le pendant désespéré du réalisme courant : « Tu vois bien ! Je te l’avais bien dit ! Mais à quoi d’autre pouvais-tu t’attendre ?« .

Le problème de ce réalisme et de cette logique courante se pose si l’on demande à celui qui s’en prévaut d’expliciter ce qu’il entend par réalité ou par logique. Dans la vie quotidienne, on ne demande pas habituellement d’expliciter ce genre de choses : mais on se fie à l’autorité du logicien ou du réaliste : certaines paroles ont plus de poids que d’autres. Une bonne part de l’existence humaine est ainsi déterminée par les paroles archaïques prononcées par les adultes en charge d’un enfant. La question de la perte du sentiment de réalité, notamment dans les psychoses n’a de sens qu’à faire résonner à nouveau la parole archaïques des adultes. D’où l’importance par exemple, dans les sociétés patriarchales de la parole du père – ou de son tenant lieu (« tu seras un homme mon fils« , « tu es celui qui me suivra(s) » – pour rappeler Lacan – etc.)

« C’est normal (les choses se passent toujours ainsi)« , nous amène à considérer ce que les jugements de réalité ou de logicité doivent à la référence au collectif – là encore, qu’importe dans un premiere temps que ce collectif soit par défaut supposé – on ne peut pas vérifier quelque chose comme la norme, la réalité ou la logique en étudiant des sondages d’opinions par exemple. Dire « c’est normal« , ce n’est pas seulement dire « on dev(r)ait s’y attendre » mais aussi, et c’est précisément ce qui donne du poids à cette parole et la légitime pour elle-même : « c’est ainsi que la plupart des gens pensent« . Or, il est peu probable que la plupart des gens aient tort. C’est du moins ce que nous croyons, même s’il existe malheureusement des contres exemples facheux (comme par exemple l’opinion de normalité de la plupart des gens en Allemagne dans les années 30). Ce type de jugement se réclame implicitement de l’assentiment du plus grand nombre (quand on est en démocratie) ou au moins de l’assentiment des plus éclairés (quand on est sous un régime despotique – éclairé ou pas – par exemple, ou gouverné par des experts – comme l’expertocratie actuelle qui s’installe en France).

Par suite, il est un autre aspect que nous devons souligner : les jugements de réalité de logicité ou de normalité ne portent pas seulement sur des choses auxquelles on devrait s’attendre, mais aussi sur « l’inattendu » – « l’imprévisible » diront les scientifiques. En disant comment les choses devraient être selon la plupart des gens ou selon la science « éclairée », on détermine aussi ce qui ne devrait pas être (…). Il y a donc un effet d’exclusion et de ségrégation, inévitable.

Les enjeux des jugements de logique, de réalité ou de normalité, consistent à fonder les communautés, et à exclure les déviants. Tout ce que je raconte là a d’une certaine manière été décrit en d’autres termes de nombreuses fois surtout depuis les travaux de la dite École de Franckfort, chez Marcuse notamment (et déjà bien sûr chez Nietzsche, et dans la logique de la névrose freudienne). À certaines périodes de l’histoire des collectifs, de tels enjeux créent des tensions terrifiantes, et c’est évidemment le cas quand des collectifs dépositaires de vocabulaires et de pratiques différentes se rencontrent, par exemple dans une période comme celle qu’on désigne aujourd’hui sous le nom de pluriculturalisme. Tous les points de rencontres entre les différentes « cultures » (j’emploie ce mot sans être dupe de la « cohérence » réelle de ces cultures) sont autant de questions quant à ce qui est normal ou logique.

« Est-il normal ou logique qu’une fille sorte de chez elle les cheveux défaits et découverts aux yeux de tous les hommes ? » « Est-il normal ou logique qu’un fille doive porter un voile quand elle sort de chez elle ? »

Vous ne trouverez pas la réponse à ce dilemne dans la logique de Frege. (si c’est un dilemne pour vous, c’est-à-dire si vous considérez que les personnes posant ces différentes questions devraient essayer de vivre ensemble (dans la paix))  Bref… Il faudra bien négocier (ou se battre).

On devrait prendre garde, particulièrement en ce moment, à ce que, en disant « c’est normal« , « c’est logique« , on fait souvent bien plus que d’affirmer comment les choses sont censées se passer : on veut dire en réalité qu’on souhaiterait que les choses se passent ainsi, on voudrait qu’il en soit ainsi (et pas autrement). Dès lors, on crée le monde à la mesure de son besoin de confirmation.

———————————

[à lire, pour le plaisir d’abord, et si l’on aime l’humour british, les quelques textes que nous a laissés John Langshaw Austin, et notamment : How to do things with words ? (comment faire des choses avec des mots ?)]

Publicités

Laisser un commentaire so far
Laisser un commentaire



Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s



%d blogueurs aiment cette page :