récits


remarques sur la pauvreté
octobre 22, 2006, 1:18
Filed under: politique

suivent quelques notes éparses sur la pauvreté :

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Les spécialistes de la pauvreté s’intéressent aux pauvres à la condition en général de n’être pas eux-mêmes pauvres. Pour espérer conduire des observations objectives sur un groupe d’individus, il faut d’abord ne pas en faire partie. C’est la raison pour laquelle les pauvres, quand ils expriment des idées concernant la pauvreté, ne sont reçus, quand ils le sont, qu’à titre de témoins. Le témoignage s’oppose ainsi à la science, comme l’opinion à la raison et la subjectivité à l’objectivité. On a beau avoir publié des centaines d’ouvrages critiques sur le langage scientifique et soi-disant dépassé la métaphysique : en pratique, rien n’a changé.

Plus que tout autre, le pauvre est l’effet des discours produits par les spécialistes de la pauvreté. Or, ces spécialistes ne sont pas d’accord sur les descriptions pertinentes au sujet des pauvres. Ce genre de désaccord, lorsqu’il porte sur des objets sans conséquence, importe peu aux collectifs. Mais, dans ce cas précis, les descriptions ont des implications politiques et sociales évidentes : elles nourissent les opinions publiques, elles inspirent les politiques, elles opèrent à travers les actions engagées, elles déterminent des lignes de partage anthropologiques majeures.

En effet, la pauvreté fait partie des domaines à propos desquels tout un chacun peut émettre une théorie – parfois inspirée de manière plus ou moins caricaturale par celles des spécialistes. Il est de nombreuses questions concernant le collectif que l’opinion publique a abandonnées tout à fait au soin des experts – les objets au sujet desquels il est possible de produire un discours de style scientifique finissent généralement par devenir le pré carré des blouses blanches Pour ce qui est de la pauvreté, les experts ne parviennent pas à faire taire l’opinion publique. Du coup, nul consensus à ce sujet : mais plutôt une confusion permanente de phantasmes et de rationalités, un mélange hasardeux de considérations idéologiques, morales et économiques.

Énumérons quelques motifs récurrents :Le pauvre a des droits : il a les droits de l’homme – c’est à peu près tout ce qu’il a. On devrait s’en féliciter car ce n’est pas rien. Avant les droits de l’homme on lui avait promis une place au paradis – bienheureux les pauvres, etc. Comme le dit joliment John Kenneth Galbraith :

les pauvres souffrent en ce bas monde, mais ils seront magnifiquement récompensés dans l’autre. Cette solution admirable permet aux riches de jouir de leur richesse tout en enviant les pauvres pour leur félicité dans l’au-delà.

Cette promesse de consolation future connut quelques échos dans cette idée qui veut que les artistes maudits soient voués aux gloires post-mortem – de quoi se plaignent-ils alors qu’au contraire ils sont enviés par tous.

Aujourd’hui s’il nous semble évident que les pauvres n’aient pas leur place réservée au paradis, on se console encore en leur ayant accordé des droits. Ainsi : Tous les êtres humains naissent libres et égaux en droit.

On ne devrait pas cracher dans la soupe, mais parfois je me dis que ça leur fait une belle jambe aux pauvres de naître libres et égaux en droit. Là aussi, pas moins que dans la Bible, à défaut d’autre chose, on leur laisse espérer que ces paroles ne soient pas proférées en vain, qu’elles ne resteront pas lettre morte. Cependant, il n’est pire blessure infligée à la crédibilité politique que les promesses intenables et les espoirs déçus.

En tant qu’homme, le pauvre a des droits. En tant qu’individu, il n’a aucun intérêt propre. C’est exactement pareil à dire qu’il est sans intérêt. Ou encore, qu’il ignore quel est son intérêt. S’il savait quel était son intérêt pense-t-on : alors, il ne serait pas pauvre. Les collectifs socialement intégrés, quand ils échafaudent des solutions pour les pauvres, se substituent à eux pour énoncer à leur place quel devrait être leur intérêt. Au pauvre on doit toujours d’abord faire la leçon. Le pauvre par définition n’est pas un agent rationnel. Les agents rationnels sont les gens qui ont réussi. Ou bien, comme le dit Amartya Sen, ces agents rationnels ne sont que des idiots rationnels.

En tant que personne, le pauvre, conséquemment, ne saurait distinguer le bien du mal : on lui fait alors la morale. Le politique parle du pauvre comme d’un autre, c’est-à-dire qu’il ne partage avec lui qu’une humanité de principe. Il parle du pauvre aux personnes qui ont réussi. La fracture sociale implique que ceux qui l’évoquent soient situés du bon côté : ainsi s’établit le partage social et sont cadenassées les grilles des portes de la réussite. Etre pauvre c’est être parlé sans cesse : comme nous tous sans doute, à cela près qu’il est plus difficile au pauvre de se faire entendre.

En tant que sujet, le pauvre n’est pas digne d’être écouté. Sa misère fait l’objet de description statistique, et bientôt génétique. Quand le sujet déraille, quand ses stratégies de survie ne fonctionnent plus, le pauvre n’ayant pas accès en général à la psychanalyse, ou aux autres psychothérapies de la parole, parce qu’il n’a pas les moyens de se les payer, doit se tourner vers la psychiatrie et ses traitements chimiques – mais parfois il se contente de s’écrouler, de manière parfois spectaculaire. On ne s’étonnera pas que le pauvre présente des troubles de comportement – sous-entendant que c’est la raison majeure de son absence de réussite – on dit aussi : défaut de volonté.

L’administration s’adresse au pauvre afin de lui expliquer la situation : on lui suggère que tel devrait être son intérêt (tout en s’efforçant de maintenir une certaine neutralité morale, ce qui est une tâche ardue). La plupart des acteurs sociaux toutefois, ceux qui, pour les soutenir, connaissent mieux que quiconque la situation de ces personnes considérées une par une, sont conscients qu’en-deça de la responsabilité individuelle, il y a le désarroi et la souffrance d’un sujet. C’est pourquoi les acteurs sociaux doivent supporter une position parfois intenable : coincés entre la théorie et la pratique, entre les catégories des experts et les sujets auxquels ils s’adressent chaque jour.

Or, le monde occidental contemporain, dans son âpreté, repose en dernier ressort sur les consolations qu’est censé offrir le système consumériste (comme le dit Lipovetsky). La promesse d’une consolation ici-bas et maintenant a largement débordé les promesses politiques, humaniste et religieuses. Mais, comme il a été remarqué, ce système des consolations tourne en rond : pour être consolé il faut détenir les moyens d’acheter l’objet dont la consommation produira cette satisfaction provisoire qui nous console de la dureté de la compétition sociale. Mais pour obtenir les moyens nécessaires à la consolation, il faut jouer le jeu de la compétition sociale, qui constitue justement une des sources de nos malheures et suscite le besoin d’être consolé.

Le pauvre n’échappe évidemment pas au système des consolations : à cela près qu’il n’a pas les moyens d’acheter les objets. Que faire ? C’est insupportable. Insupportable de contempler tous les objets disponibles, savoir que d’autres les acquièrent, en jouissent, et pas moi. Chaque euro dépensé engage l’avenir, c’est toujours un euro de trop. Acheter un livre, c’est irrationnel, une carte de pêche, ce n’est pas raisonnable. Il vaudrait mieux garder le moindre cent pour payer le loyer et les charges et la nourriture. Mais peut-on vivre ainsi ? Peut-on vivre sans consolation (à moins d’être porté à la sagesse) ? On peut s’abandonner au délire audiovisuel par exemple : plutôt que développer son propre délire.

J’en connais qui, déraisonnables au possible, se jettent dans les spirales du surrendettement – j’ai ainsi connu une famille très pauvre et sous tutelle possédant trois postes de télévision, dont un large écran moderne dans le salon. D’autres, plus rares sans doute, empruntent le chemin de la spiritualisation de la pauvreté. Je l’ai décrit ailleurs : il s’agit de se raconter à soi-même une histoire qui justifie la pauvreté comme un choix, qui la présente comme une préférence. En vérité, le pauvre a rarement le choix, mais une des activités humaines les plus intéressantes consistant justement à se convaincre de sa responsabilité individuelle, qu’on a fait un choix ou qu’on a encore le choix, il est normal que le pauvre, comme les autres, s’adonne à cette fantaisie.

Il n’en reste pas moins qu’il est tout de même plus confortable de choisir de s’appauvrir un peu quand on est riche, que de sublimer la pauvreté quand on est, de toutes façons, condamné à demeurer pauvre.

Il est intéressant qu’un pauvre ou supposé tel parle de son point de vue de pauvre. Peut-être a-t-on raison de penser qu’on doit demeurer extérieur à l’objet qu’on étudie pour parler dans un style scientifique. De fait je ne parle pas dans un style scientifique. Suis-je alors condamné à ne produire qu’un témoignage. Beaucoup de gens sont friands de témoignages. Une des meilleures choses que puissent faire les personnes en échec social, qui ne réussissent pas, c’est d’écrire un livre de témoignage sur leur expérience d’échec. Certains psychologues appelent cela la résilience. Pourquoi pas. Je ne peux m’empêcher de trouver ce genre de livre un peu pathétique. Mais si ça peut aider. Cela dit, si tous les pauvres écrivaient leur témoignage, ça deviendrait lassant.

Il est frappant de constater à quel point on s’intéresse aux pauvres, mais jamais ou quasiment jamais aux personnes visées sous ce terme, je veux dire aux personnes considérées une à une, dans leur singulière histoire personnelle. La politique n’aime pas le sujet:elle préfère parler des individus ou de l’humanité en général, ou des agents rationnels.

Certes, la politique n’a pas les moyens de suivre chaque histoire, chaque raisons, chaque destinée. Il y a la loi, il y a des collectifs, des portes paroles, des groupes d’intérêt.

Toutefois, le politique et l’opinion publique devraient être plus sensibles aux histoires individuelles : et se demander d’abord qui sont les pauvres dont on parle, pris un par un, autant que possible, et en tous cas être sensible à la pluralité des situations, à défaut de prendre en compte réellement le sujet. Se demander, prendre en compte, avant d’apporter des solutions. Ne pas conclure trop vite en examinant des chiffres.

 

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