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décembre 19, 2006, 11:42
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du questionnaire à la lobotomie
décembre 19, 2006, 12:21
Filed under: actualités, danahilliot, politique, psychanalyse, psychiatrie, Récits, sciences

Steven Wainrib, psychiatre et psychanalyste, a publié récemment dans Le Monde, un article relatant la réception par les psychiatres d’un document émanant de la Haute Autorité de santé. Le document porte le titre (français) suivant :

Trouble obsessionnel compulsif (TOC) résistant : prise en charge et place de la neurochirurgie fonctionnelle.

On peut le lire à cette adresse (au format pdf). Ce que j’ai fait.

Je me suis permis de commenter un peu ce texte, parce que je crois qu’il est symptomatique de la manière dont les neurosciences (au sens large) envisagent la thérapie des pathologies auxquelles elles s’intéressent. On peut en résumer l’argument ainsi : il existe des personnes dont les T.O.C. persistent de manière significative malgré les prises en charge psychothérapeutiques et pharmacologiques. Leurs symptômes « résistent » aux thérapies habituellement connues pour leur efficacité dans ce domaine. L’étude fait le point sur une alternative thérapeutique qui a germé dans l’esprit de certains chercheurs : la neurochirurgie. La neurochirurgie n’est pas en soi une science médicale nouvelle : on l’a pratiqué et on la pratique aujourd’hui encore dans le monde pour traiter certaines « pathologies psychiatriques », et ce n’est pas sans un sentiment d’horreur qu’on évoque la « lobotomie » (qu’on distingue de la leucotomie, un peu plus subtile, et d’autres méthodes de micro-chirurgie). Notre article évoque de manière assez délicieuse la mauvaise presse dont pâtissent les chirurgies du cerveau par ces termes : « L’image de certaines techniques d’ablation (leucotomie) a souffert de l’utilisation abusive et non contrôlée qui en a été faite ; en particulier elle a été stigmatisée par la pratique dans des conditions parfois douteuses de la lobotomie chez des schizophrènes. À juste titre, elle a été fortement critiquée. Des techniques neurochirurgicales d’ablation permettant une destruction plus limitée de groupes de neurones (capsulotomie) ont ensuite donné des résultats intéressants. » La mauvaise image de la leucotomie reposerait donc surtout sur les excès auquels elle a donné lieu. Je me permets d’en douter : je crois plutôt que peu de gens apprécie cette idée qu’un chrirugien entreprenne de détériorer de manière volontaire une partie fut-elle microscopique de son cerveau. Il y a là tout un imaginaire lié au sectionnement du lieu et à l’ablation d’une partie de ce lieu, où, du moins en Occident, nous reconnaissons le siège de la pensée, de l’âme, et le problème de la lobotomie n’est pas celui de son manque d’efficacité, mais de la violation de quelque chose dont nous croyons qu’il constitue un des sièges de notre personnalité. J’ajouterai que les neurochirurgiens eux-mêmes en sont d’accord puisque c’est précisément en vue de modifier certains aspects de cette personnalité (et des comportements qui y sont associés) que l’intervention est envisagée. Bref, ici comme ailleurs, ne prenons pas les gens pour des imbéciles : leur terreur vis-à-vis de la lobotomie repose sur des motifs tout à fait rationnels (en l’état actuel de nos connaissances).

Et ce d’autant plus – et c’est pourquoi cet article rédigé dans le style habituellement bonhomme et tranquille de la littérature scientifique choquera bien des gens – qu’on se propose ici non pas de traiter des schizophrènes, mais des toqués. Dans l’imagerie populaire, relayée aujourd’hui par les médias, le schizo, c’est l’autre, c’est-à-dire le fou. Qu’on triture le cerveau des fous, je connais bien des gens que ça ne choquerait pas tant que ça. Je ne veux pas ici développer une réflexion générale sur la manière dont les sociétés humaines éprouvent le besoin de distinguer les fous, mais je suis persuadé que si les neurochirurgiens parvenaient à démontrer qu’une leucotomie aurait des effets bénéfiques sur la schizophrénie, ça ne choquerait pas tant que ça qu’on la pratique. Enfin.. ça ne choquerait pas tout le monde. Pour les toqués, il en va tout autrement. Et ce pour une raison bien simple : c’est que les T.O.C., nous sommes tous susceptibles d’y être confrontés. Alors qu’au contraire nous croyons que la psychose, et notamment sa forme dite « schizophrénique », ça ne concerne que des personnes exceptionnelles : elles ne sont pas intégrables dans cet ensemble que nous reconnaissons comme « nous ». Leur manière de vivre nous semblent trop éloignées de la norme – laquelle bien que n’étant nulle part inscrite, ne manque pas moins de déterminer le partage fondamental des collectifs humains. En tant que psychanalyste, je considère au contraire que ce partage est infondé. En tous cas dans mon travail, quand j’écoute mes patients, je mets entre parenthèse cette norme – du moins je m’y efforce, malgré son immancence. Les T.O.C. par contre, tout un chacun peut y être sujet. Delarue fait des émissions régulièrement sur ce thème, les magazines de psychologie y consacrent régulièrement des articles, et c’est devenu tout à fait banal de considérer que soi-même ou un de ses proches ou son voisin est toqué : ça n’en fait pas pour autant un fou, il continue de faire partie de ce « nous », déployant une potentialité propre des individus qui le compose, au même titre que l’angoisse ou la dépression.

1° T.O.C. et T.C.C.

Les Troubles Obsessionnels Compulsifs nous semblent familiers : la plupart des gens sont capables de dresser une liste de comportements répétitifs (se laver, faire le ménage, vérifier, etc.), et d’imaginer quelle emprise peut avoir sur l’existence une idée obsédante. La psychanalyse a traditionnellement associé, en se fondant sur l’analyse de l’homme aux rats menées par Freud, ces symptômes à la névrose (dite alors : obsessionnelle). De nos jours, on admet que les T.O.C. apparaissent aussi dans d’ autre paysage psychique (les psychoses notamment). Les thérapies comportementales ont fortement contribué à autonomiser le champ des T.O.C., ce qui se traduit dans le DSM IVr (qui a exclu la névrose de ses classificateurs nosologiques) par une catégorie à part entière, identifiant une série de comportements dont on peut mesurer l’apparition, la fréquence et la morbidité.

Les psychothérapies auxquelles se réfère l’article que nous commentons sont évidemment les psychothérapies cognitives et comportementales. D’une part il s’agit, dans le cas des compulsions, de modifier des actes, des comportements, d’autre part, dans le cas des obessions (ce que le DSM IVr appelle des « actes mentaux », de corriger des cognitions erronées. Quitte à ennuyer quelque peu les gens de ma paroisse (les psychanalystes « purs »), je suis tout à fait persuadé de l’efficacité relative des thérapies qui prétendent par différentes techniques (notamment l’habituation, l’exercice, la contre..) de ré-apprentissage ou de reconditionnement réduire la prévallence des T.O.C. dans la vie de certains patients. Évidemment, la question de l’ « efficacité » d’une psychothérapie est à poser dans le cadre des objectifs de la dite psychothérapie : c’est d’ailleurs une des raisons pour lesquelles la comparaison entre les TCC et la psychanalyse repose sur une prémisse absurde – parce que les objectifs poursuivis par les unes et l’autre ne sont pas assimilables : l’efficacité est toujours évaluée selon les critères des TCC, et la spécificité de la psychanalyse n’est pas prise en compte dans les évaluations.

Les T.O.C. dont l’article nous parle apparaissent donc dans un certain contexte théorique et clinique dont il faut tenir compte. Le professeur Pierre-Henry Castel a dit des choses extrêmement fines à ce sujet (notamment dans son séminaire dont le texte est lisible sur son site, voir la séance du 18 mai 2006). Je vous y renvoie.

2° Psychothérapies et chirurgie :

Le texte que nous examinons suggère que dans les cas où les psychothérapies comportementales et cognitives ne suffisent pas à produire une diminution suffisante des T.O.C., il faudrait envisager de recourir à la chirurgie. À première vue, on pourrait admettre l’idée que la gravité d’une pathologie détermine le recours à telle ou telle thérapie, l’intervention chirurgicale constituant ici la réponse la plus appropriée au cas les plus graves.

Mais, et c’est là que l’article fait preuve d’une naïveté épistémologique confondante en l’ignorant, passer de la psychothérapie type T.C.C. à la chirurgie implique un changement de paradigme radical : mettre sur le même plan sans autre forme de procès deux pratiques aussi différentes que la modification d’un comportement par la suggestion ou le ré-apprentissage, et le sectionnement ou la stimulation d’une composante organique du cerveau, cela ne vas pas de soi. Quand bien même on admettrait (ce que la plupart des praticiens cognitivistes semblent admettre) que les techniques psychothérapeutiques seraient traduisibles dans le vocabulaire de la neurologie – qu’une intervention théraeutique visant à modifier le comportement modifie du même coup le fonctionnement de la machine-cerveau, quand bien même on accepterait de considérer l’explication causaliste de la neurologie comme la seule scientifiquement valide (et cette idée que toute intervention thérapeutique pourrait être réduite, un jour ou l’autre, à une explication de ce type), on devrait tout de même se poser quelques questions avant de proposer le remplacement des T.C.C. par la chirurgie, de la psychologie par la médecine.

Qui n’est pas frappé déjà par la différence des outils utilisés par les praticiens de ces deux domaines ? Prenons d’un côté le questionnaire, outil crucial des T.C.C., et de l’autre, l’imagerie médicale de haute précision. Entre les deux, on pourrait ajouter : le médicament (les psychotropes divers et variés), mais je laisse de côté le domaine de la psychopharmacologie (l’article d’ailleurs ne la mentionne qu’en passant, préférant s’appuyer sur les statistiques fournies par les T.C.C., sans doute mieux exploitables dans la perspective qui est la sienne).

Évoquons d’abord les fameuses machines d’imagerie médicale, dont tout anthropologue des sciences médicale sait l’importance extraordinaire qu’elles ont prises dans la recherche ces dernières décennies. Je cite notre texte :

« L’avènement de techniques de micro-localisation par imagerie, par électrophysiologie, permet désormais de cibler précisément un groupe de neurones impliqué dans la physiopathologie de certaines maladies psychiatriques. Le succès remporté par la stimulation profonde dans la maladie de Parkinson (102,103), technique de neurochirurgie a priori réversible, a de nouveau posé la question de l’utilisation de la psychochirurgie non ablative dans des cas très ciblés. Dans ce domaine, les TOC résistants sont la pathologie qui semble pouvoir bénéficier le plus efficacement de la psychochirurgie. »

Autrement dit : nous avons les outils pour intervenir de manière très précise dans le cerveau, cela fonctionne pour des maladies telles que la maladie de Parkinson (mais pas pour la schizophrénie) : pourquoi ne pas essayer sur les T.OC. résistants ?

Steve Wainrib, commentant ce passage avec un humour grinçant écrit :

« Ils ne savent même pas si l’on doit faire une « capsulotomie antérieure, une cingulotomie antérieure, une tractomie subcaudée ou une leucotomie bilimbique », c’est au petit bonheur la chance qu’on opère. »

Mais qu’importe : nous avons les machines, nous avons les techniques, nous possédons un savoir, pourquoi ne pas essayer de les mettre en oeuvre en vue de soulager la souffrance des malades toqués ? Il faut bien que ces machines servent à quelque chose n’est-ce pas ?

Le problème, car il y a un problème, ce sont à mon avis les malades toqués. Les machines existent. Mais les maladies qui pourraient justifier l’utilisation de ces machines, existent-elles au même titre que ces machines ? Existent-elles au sens d’objets épistémiques manipulables dans le champ des sciences du cerveau au même titre que la maladie de Parkinson par exemple, dont l’expression neurologique est indiscutable ?

Hé bien non ! Un T.O.C., jusqu’à preuve du contraire, ça ne se voit pas sur les écrans des ordinateurs de laboratoires dédiés à l’imagerie du cerveau. Ça n’est pas « localisable » (pour le moment) dans le cerveau, ni dans les gènes d’ailleurs. Un T.O.C. c’est quelque chose que les psychothérapeutes supposent en écoutant un patient, puis éventuellement vérifient et évaluent en étudiant les réponses faites par ce patient à un questionnaire (je ne parle pas ici des psychanalystes qui connaissent aussi les T.O.C., mais ne travaillent pas sur la foi de questionnaires).

Bref, un T.O.C. c’est d’abord une interprétation faite par le thérapeute, le médecin, et éventuellement le patient lui-même, à partir d’une série de croix ou de chiffres listées sur une feuille de papier. Alors il existe plusieurs questionnaires spécifiques pour établir les T.O.C. et en évaluer la prévallence et la gravité. Le plus utilisé en ce moment, et celui auquel les auteurs de l’article accorde leur préférence, est l’échelle de Y-BOCS :

L’échelle comprend 10 items qui mesurent 5 dimensions : durée, gêne dans la vie quotidienne, angoisse, résistance, degré de contrôle. Chaque item est coté de 0 (pas de symptôme) à 4 (symptôme extrême). Ainsi, en fonction du score obtenu, on distinguera :
– 10-18 : TOC léger causant une détresse mais pas nécessairement un
dysfonctionnement ; l’aide d’une tierce personne n’est pas réclamée ;
– 18-25 : détresse et handicap ;
–  30 : handicap sévère exigeant une aide extérieure
. (voir annexe du texte p. 32)

Nous sommes donc là dans le registre de la description et une lecture rapide du questionnaire (qu’on pourra trouver sans peine sur internet) témoigne de l’attachement de ses auteurs à privilégier le langage courant, dans l’esprit du DSMIVr, délibérément a-théorique.

Sans entrer dans les détails, on voit bien que, du questionnaire de Y-BOCS prétendant chiffrer un niveau de détresse, de gêne, de handicap, à la localisation d’un groupe de neurones par imagerie médicale, il y a plus qu’un pas. Il y a un véritable saut épistémique. Un saut dans le vide pour ainsi dire. Les auteurs de l’étude rappellent que la lobotomie a échoué pour le traitement de la schizophrénie : c’est une bonne chose de le rappeler, mais ce serait une chose meilleure que d’en tirer une leçon – car qu’est-ce que nous garantit que les interventions chirurgicales dans le traitement des T.O.C. ne seront pas voués pareillement à l’échec ? Pour le moment : rien.

Et ce, parce qu’on reproduit les mêmes erreurs : on ne tient pas compte de la manière dont est constitué l’objet médical nommé T.O.C. Parce qu’on l’élève trop vite, au rang d’objet épistémique formaté au champ des sciences du cerveau. On glisse pour ainsi dire trop précipitamment du cabinet du psychiatre au laboratoire, de l’entretien clinique à la salle chirurgicale, du questionnaire à la lobotomie.

3° Une étiologie discutable

Il nous faut revenir ici sur la manière dont on passe justement de la situation clinique (un patient qui se présente au cabinet du psy) à la salle d’opérations chirurgicales. Les chriurgiens ne s’occupent pas de constituer l’étiologie du T.O.C. Ils proposent une solution thérapeutique à une pathologie que d’autres ont constitué. À vrai dire, les chirurgiens ne s’intéressent pas aux T.O.C. mais aux T.O.C. résistants, ce qui n’est pas la même chose. Or, comment décrire précisément ce qu’est un T.O.C. résistant ? Cette question est tout de même cruciale, car il s’agit de faire le tri entre des patients, afin de sélectionner ceux dont le cerveau pourrait être l’objet d’une intervention chirurgicale (ce n’est pas comme s’il fallait choisir une une psychanalyse et une psychotérapie comportementale par exemple !).

Lisons ensemble comment il faut entendre cette « résistance ». Je cite la page 41 :

« La réponse au traitement doit être évaluée périodiquement lors d’entretiens cliniques et au moyen d’échelles validées. Des critères empiriques de réponse et de résistance ont été établis en utilisant une échelle d’hétéro-évaluation, la Y-BOCS, échelle la plus largement et fréquemment utilisée pour quantifier la sévérité des symptômes.On considère généralement comme répondeur au traitement pharmacologique et/ou psychologique un patient qui présente une décroissance de 25 % de ses rituels, ce qui peut être suffisant pour améliorer la qualité de vie. Ainsi, beaucoup de patients qui avaient de 6 à 8 heures de rituels par jour se trouvent nettement améliorés et peuvent mener une vie normale avec « seulement » 2 heures de rituels par jour  »

Suit une série de pourcentages de réduction des troubles selon l’échelle de Y-BOCS (on trouve en annexe un certain nombre de questionnaires qui permettent de produire une échelle d’évaluation des TOC, et pour l’échelle Y-BOCS voir page 32).

Bref, un consensus (qui n’en est pas un en fait) s’établit sur cela qu’un patient résistent aux thérapies habituelles (TCC et médicaments) quand son score au questionnaire de Y-BOCS ne s’élève pas au-dessus de 25%, c’est-à-dire que la rémission des symptômes (par exemple le nombre d’heures occupées par les activités ou les pensées liées aux TOC) ne se traduit pas sur l’échelle de Y-BOCS par ce que les chiffres considèrent comme une amélioration suffisante. Je cite :

« Il n’existe pas de réel consensus quant à la définition de la réponse et de la résistance au traitement ; toutefois, des propositions ont été faites par Pallanti et al.. Il est admis qu’une réduction de 35 % du score Y-BOCS peut être considérée comme une réponse complète au traitement, une réduction comprise entre 25 et 35 %, une réponse partielle, et une réduction inférieure à 25 %, une absence de réponse. Une augmentation de 25 % du score Y-BOCS doit conduire à envisager une rechute après une période de rémission. »

Notez bien le flottement entre « il n’y a pas de consensus réel » et « il est admis que« … Suivent une série de chiffres et d’études (qui ne concernent souvent qu’une cohorte assez modeste de patients) censées j’imagine justifier ce « il est admis que ». On a le droit je pense de trouver cela un peu léger.

Bref, on est en droit de se demander si, en se référant à une étiologie qui repose sur un questionnaire (fut-il aussi « consensuel » que le Y-BOCS), la détermination de l’objet épistémique « T.O.C. résistant » par la neurochirurgue ne repose pas sur des bases quelque peu fragiles. Peut-on envisager une intervention aussi onéreuse (sur le plan financier comme sur le plan symbolique) sur des prémisses aussi discutables (et discutées : si on écoutait les psychanalystes et nombre de psychiatres au sujet des T.O.C., on entendrait certainement des sons de cloches assez discordants sur la manière dont on devrait les décrire par exemple. En réduisant les producteurs de discours sur les T.O.C. aux seuls praticiens des T.C.C., on se simplifie certes la tâche, mais on suscite aussi des réactions comme celle de Wainrib, et des débats dans les quotidiens).

Je note toutefois une chose dans cette histoire de produire des lésions (l’autre méthode étant la « stimulation profonde »). C’est une étrange manière finalement de remettre en jeu ce partage qui ne date pas d’aujourd’hui entre les pathologies dues à des lésions dans le cerveau et les pathologies qui ne sont pas liées à de telles lésions. C’est ainsi que s’est élaboré le concept de retard mental, qui ordonne un champ extérieur à la psychopathologie. Qu’est-ce qu’une lésion au fond : c’est quelque chose que les machines d’examen du cerveau permettent de voir. Des anomalies. Mais c’est aussi bien plus que ça : ce sont des objets épistémiques, et en l’occurence, des causes. Quand on a identifié une pathologie (dans le cas qui nous occupe, grâce à des questionnaires), et qu’on ne trouve pas de lésion, que fait-on ? On s’adresse aux psychothérapeuthes ou aux pharmacologues par exemple. Et quand ces psychothérapeuthes et ces pharmacologues n’arrivent pas à faire disparaître les symptômes que fait-on ? On pourrait s’adresser au psychanalyste par exemple.. Hé bien non ! On crée une lésion. Autrement dit, on force la pathologie à devenir un objet épistémique, on la formate afin qu’elle puisse être à même d’intégrer les objets usuels des laboratoires.

C’est aller un peu vite, ou un peu cavalièrement (sur le plan de la logique) du questionnaire à la chirurgie.

en guise de conclusion :

J’ai rédigé ce bref article en songeant à l’une de mes patientes. Une jeune femme de trente ans et qui m’annonce tout de go : « Je suis toquée, complètement toquée, 24 heures sur 24 ». Toquée,c’est le mot qu’elle a appris lors de son séjour en psychiatrie, c’est pour ça qu’elle prend des médicaments (antidépresseurs, anxiolytiques et neuroleptiques), qui ne changent rien dit-elle. Ses yeux sont écarquillés comme des billes. Elle dit qu’elle ne peut rien jeter, parce qu’avant de jeter il faut qu’elle vérifie, qu’elle vérifie partout, partout autour de l’objet et à l’intérieur. Un sac poubelle, un paquet de cigarettes vide, il faut qu’elle l’ouvre, qu’elle vérifie dessous, dedans autour. Je dis : de quoi avez-vous peur ? Je ne sais pas : c’est pour ça que je viens vous voir. « Même une revue [« Femme actuelle » ce qui éveillera la sagacité de tout psychanalyste], je ne peux pas la jeter, il faudrait que je vérifie ce qu’il y a entre chaque page ».

Pendant la séance, nous jouons avec un verre, puis une enveloppe (que nous déchirerons ensemble, jusqu’à la réduire à une feuille plane, un plan, à deux dimensions, sans contenant, donc sans contenu, donc sans « rien » à l’intérieur – je glisse ceci une fois encore pour mes collègues psychanalystes). La fois d’après, nous jouerons avec un sac, pour mieux raconter ce qui se passe. Je pense à Winnicott, Bion et Anzieu, toutes ces histoires de contenant, d’enveloppe. Elle me dit que la nuit elle ne dort pas : à la place elle mange. De fait, elle est ronde comme… un sac gonflé d’air (me semble-t-il).

Croyez-vous qu’un questionnaire comme l’Y-BOCS nous en dirait autant que j’en ai appris sur cette patiente en à peine une heure ? Et si, dans les termes de l’évaluation auquel se réfère l’article de la HAS, cette personne relève assurément du champ des T.O.C. résistants à la pharmacothérapies et aux T.C.C., n’est-ce pas parce que son T.O.C. s’inscrit dans un paysage mental plus vaste que celui qu’on tente de circonsrire aux T.O.C., que le T.O.C. en question, si on tient à continuer à le nommer ainsi, déborde largement la configuration décrite par les questionnaires, signale au fond une psychose (ce que Castel appelle dans l’article cité supra. une « psychose pseudo-obsessionnelle ») ?

Bref, avant de se précipiter dans les laboratoires, avant de livrer son cerveau aux machines expertes de la chirurgie, ne devrait-on pas affiner un peu le diagnostic ?



super solitudinem solitudo, silentium super silentium
décembre 18, 2006, 8:21
Filed under: danahilliot, philosophie, Récits

l'abbaye de l'étoile en 1998 par dana hilliot

Je fouille et découvre des textes écrits il y a longtemps. J’aurais passé une bonne partie de ma vie à écrire – depuis que je sais écrire. À noter tout de même : 4 années où je n’ai pour ainsi dire rien écrit (étrangement, l’époque où j’étais enseignant), entre 1997 et 2000. Le reste du temps, en veux-tu en voilà de la poésie, des bouts de nouvelles, des essais à peine ébauchés, des projets qu’on n’achève quasiment jamais. Mais dans le lot quelques suprises : ainsi, cette étude que j’avais publiée dans les Collectanea Cisterciensia (revue qu’on ne trouvera que dans les bibliothèques très spécialisées), et d’autres encore, au sujet de ce moine anglais, abbé de l’Étoile, non loin de Chauvigny, Isaac de Stella, dont les sermons connurent une certaine renommée en leur temps.
Voici un extrait de la prose d’ Isaac, abbé de l’Étoile, puis condamné à l’exil sur l’île de Ré (qui n’avait rien à l’époque d’un lieu de villégiature, mais avait été dévastée à plusieurs reprises par les pirates et les vikings). Une superbe déclinaison du thème de la fuite au désert.

« Et voilà pourquoi, mes biens-aîmés, nous vous avons conduits dans cette solitude retirée, aride et âpre [hanc semotam, aridam, et squalentem…solitudinem]. Dessein astucieux ! il vous est possible d’y être humbles, impossible d’y être riches. Oui, dans cette solitude des solitudes, perdue dans la mer, au large, n’ayant presque rien de commun avec le monde [hanc solitudinem solitudinum, ut in mari longe iacentem, cum orbe terrarum nihil ferme commune habentem], nous voulons que, privés de toute consolation mondaine et pour ainsi dire humaine, il y ait en vous silence complet du monde [prorsus sileatis a mundo] puisque, sauf cet îlot à l’extrémité des terres [praeter hanc modicam insulam], pour vous le monde n’existe plus.


O Seigneur dans mon éloignement j’ai fui, dans ma fuite je me suis éloigné au point que, vous le savez, je ne vois absolument pas d’au-delà où je pourrais fuir et m’éloigner. Un jour, dans mon désir de fuite, dans ma soif de solitude1, j’ai fini par aborder dans ce désert si vide et si lointain [
in hanc demum appuli eremum, vastam adeo et semotam] : plusieurs de ceux que j’appellerais les complices de cette expédition m’ont abandonné, un très petit nombre m’a suivi jusque-là, eux aussi ont en horreur l’horreur même de la solitude [quibus etiam est horrori horror ipse solitudinis], et je l’éprouve parfois, je l’avoue. Il y a eu, Seigneur, renchérissement de solitude sur la solitude, de silence sur le silence [superaccrevit etiam, Domine, super solitudinem solitudo, silentium super silentium]. Car pour être plus habiles et plus exercés à parler à vous seul, nous sommes forcés, bien forcés, de garder entre nous le silence. » (S. 14, 11-12)

La signification insulaire de l’exil à Ré chez Isaac de l’Étoile
(article paru dans les volumes 56 (1994,4) et 57 (1995,1)
des Collectanea Cisterciensia (1992) (PDF)

On trouvera sans doute étrange qu’il y a douze ans je publiasse (!) des textes sur la spiritualité médiévale ou le néoplatonisme de l’antiquité tardive. Et pourtant, quand je m’y replonge aujourd’hui, rien n’a vraiment changé. Je sens les ombres paternelles d’Isaac et de Plotin et d’Origène, pères d’adoptions, veiller sur mes cheminements.

Même constat pour ces compagnons de nuits blanches, de lectures sans fin, Malcolm Lowry, Virginia Woolf, Arno Schmidt, James Joyce, comme des fantômes dont la présence fait écho aux événements de ma piètre existence (piètre mais somme toute désormais assez paisible)



Theôria : quelques échos de Plotin à Bion.
décembre 15, 2006, 1:36
Filed under: danahilliot, philosophie, psychanalyse, Récits

Je voudrais rappeler d’abord ce texte un peu délirant que j’ai produit sur les théories considérées comme systèmes psychotiques (on le lira comme un effet de la fantaisie, car je n’y ai mis aucun esprit de rigueur : ce sont là des choses qui me travaillent, un work in progress, que j’essaierai de développer un jour peut-être, mais la tâche me paraît quelque peu effrayante : on verra plus tard).

Au sujet de la relation entre la théorie et ce qu’on pourrait appeler pour faire vite la « pratique » psychanalytique, j’ai songé en lisant Wilfred R. Bion aux grecs, et notamment aux néoplatoniciens. Je crois que ce que nous appelons « théorie », ou « recours, soutien, référence, accrochage » théoriques, dans notre pratique analytique a quelque chose à voir avec ce qu’on lit chez Plotin par exemple concernant la « theôria » – ce qu’on a traduit assez justement en français par « contemplation ».

Prenons par exemple le très beau traité « De la nature, de la contemplation et de l’un » (Ennéade III,8, traité 30), qui commence par cette affirmation assez provocante vis-à-vis de la vulgate aristotélicienne : « Tous [= tous les vivants] désirent contempler » (panta theorias ephiesthai). et il précise : « les vivants rationnels et les vivants irrationnels, et même les plantes et la terre qui les engendre« [=ma traduction]. Il y a cette très belle image qui décrit la fleur s’ouvrant au lever du jour pour contempler le soleil (dont l’éclat la nourrit en retour). Cette théorie, évidemment, n’a que peu de choses à voir avec ce que nous avons coutume, en tant que modernes, de décrire comme théorie. C’est bien plus qu’un texte ordonné à partir de prémisses et en vue d’une conclusion, une série plus ou moins organisée d’arguments. Le désir théorétique chez Plotin ne vise pas la production d’un certain savoir, mais est d’abord une transformation de celui qui contemple sous l’effet de l’objet contemplé. J’emploie le mot « transformation » à dessein pour faire écho à Bion, chez qui cet effet de feed back, d’effet de boucle, a été soigneusement décrit, à toutes les étapes de la cure psychanalytique, et à tous les états de la pensée psychanalytique.

La dynamique radicale de la transformation théorétique chez Plotin doit s’entendre comme un mouvement conjoint de la vie et de la pensée : penser, contempler, c’est précisément s’accrocher à ce qui anime le corps, c’est-à-dire le désir de contempler (à la mesure de chaque être vivant), autrement dit : l’activité psychique. La psyché est d’abord chez les grecs (et cela aussi bien chez Platon, voir le Phèdre par exemple, que chez Aristote, peri psyché), le principe de vie, de mouvement. Contempler, c’est donc s’efforcer de demeurer en vie, échapper à l’aspiration de la matière, principe de dispersion (la fameuse ulè, qu’on traduit par matière, mais qui constitue plutôt le matériau radicalement informe, cet état où rien n’est discernable, rien n’est distinct, l’absence de quelque chose, le « non-sein » pour parler comme Bion), pour le dire en termes qui nous sont familiers à nous qui causons une autre langue, les processus de division qui vont du clivage à la fragmentation, de la dissociation à la dispersion.

Et c’est pourquoi le désir théorétique, peut être décrit aussi bien comme principe moteur (ce qui nous anime, qui nous maintient en vie) et en définitive comme désir de l’un (lutte contre la fragmentation). J’irai jusqu’à dire que les formes et les idées, et les objets en général de la contemplation, ont une fonction de « lien unaire » (et il me semble que les rares fois où Lacan évoque Plotin, il songe à quelque chose de ce genre). La contemplation produit de l’Un, ou plutôt : contempler, penser, désirer le « bon objet », c’est en retour bénéficier d’un effet unaire, de rassemblement, de cohésion (contre la tendance à la confusion et la parcellisation). Il y a chez Bion quelques mentions de Proclus, et il ne m’étonnerait guère que Bion, que je ne connais pas assez, ait médité la littérature néoplatonicienne. Il fait en tous cas référence à la théorie des platonicienne des formes et de la réminiscence dans Transformations (au chap. 10 : « Je considère que platon est un des premiers théoriciens de la pré-conception, de l’objet internet kleinien, de l’anticipation innée »).

J’ai parlé de « bon objet » (le « bon objet » à contempler, au contraire du « mauvais objet » – dont le désir détourne le vivant de sa finalité, et là on retrouve toute la morale grecque de la vertu). Ce « bon objet », autant l’appeler par son nom : c’est la vérité, l’alètheia, la vérité du vivant. Là encore, ne nous méprenons pas. La vérité ne saurait chez Plotin être définitivement inscrite dans une « théorie » au sens moderne du mot, dans un texte ou un discours. On ne devrait jamais lire Plotin comme on lit Kant (pas plus qu’on ne devrait lire les séminaires de Lacan comme on lit les Écrits.) Ce que nous lisons des grecs est le résultat d’une compilation (ou de plusieurs) réalisée par les disciples à partir de notations prises à l’occasion de l’enseignement d’un maître. Ce texte, tout comme l’écrit du psychanalyste témoigne d’un désir de vérité, d’un désir de l’un si vous voulez, mais il est engendré par une série de transformations que Plotin dans les Ennéades, et Bion dans ses livres, n’ont cessé de s’efforcer de décrire. Cette description de la théorie nous paraît aujourd’hui bien étrangère, parce que, obnubilés par les textes et les discours, les modernes ont en quelque sorte fait taire le silence. Or, du silence, Plotin n’a cessé de parler au fond, de ce silence dont toute chose s’engendre, dans la solitude infiniment créatrice de l’Un, et, nous autres psychanalystes, nous en savons encore quelque chose du silence (peut-être est-ce même ce qui fait le prix ici et maintenant de notre expérience singulière : prendre en compte le silence, l’attention au silence).

C’est pourquoi enfin, il est pertinent de parler comme le font les traducteurs de Plotin de « conversion » (aussi bien dans le néoplatonisme que dans la psychanalyse). Dans le vocabulaire néoplatonicien, on dira conversion « par et avec et vers » l’Un , conversion à l’objet du désir (dans une acception téléologique qui s’oppose à ce que nous pensons faire en psychanalyse – enfin, dans la mesure où nous essayons d’éviter de fixer à l’avance une finalité en disant des choses comme « la guérison ne vient que de surcroît »). La métaphysique antique constitue de ce point de vue non pas tant une théologie qu’une réflexion sur ce que signifie « s’orienter dans la vie » : c’est-à-dire que la théorie ne s’achève pas dans un livre mais dans art de vivre (par exemple : un enseignement). Je songe ici qu’au fond l’oeuvre de Bion pourrait très bien être lue comme un art de s’orienter dans la cure – le titre : « comment s’orienter dans la pensée ? » (psychanalytique) aurait aussi convenu, mais il était déjà pris :)

Lisez au sujet de l’orientation de l’âme chez Plotin les dernières pages fameux traité VI,9 (9), dans la belle traduction de Pierre Hadot (Éd. du Cerf 1994) :

« … il n’est pas possible que la nature de l’âme parvienne au néant absolu : et si elle descend vers le bas, elle parviendra au mal et, de cette manière, au non-étant, pourtant pas au non-étant total [= c’est que j’ai décrit comme « fragmentation »]. Mais, si elle court dans la direction contraire, elle parviendra, non à quelque chose d’autre [=à l’altérité, voire l’altération], mais à elle-même, et ainsi, n’étant pas en quelque chose d’autre, elle n’est en rien, sinon en elle-même [=autrement dit : elle coïncide avec elle-même, à l’image de l’Un qui demeure toujours « ce qu’il est »], sinon en elle-même [= c’est là devenir ce que l’on est : ce à quoi le mot de Freud « Wo es war, soll ich werden », me semble faire un lointain écho]. Or, c’est être en elle seule et non dans l’Étant [=c’est-à-dire le fait d’être quelque chose – d’autre], c’est être en Celui-là [= l’Un]. Car, par le fait qu’on s’approche de Lui, on devient, soi aussi, non par essence, mais au-delà de l’essence.« 

La traduction de Hadot est ici très « orientée » (disons : post-métaphyique). Retenons ici cette idée cruciale sur laquelle repose le néoplatonisme (et au fond toute la pensée antique) que l’on devient ce que l’on contemple, ce que l’on désire, ce que l’on pense. Il s’agit au fond d’une conversion à la vérité. Cette idée me semble justement au coeur de la possibilité même de l’effet psychanalytique. L’appareil à penser du sujet, si vous voulez, se constitue précisément dans cette relation à l’objet de son désir (théorétique), par laquelle on devient ce que l’on désire. J’aime beaucoup cette phrase de Bion, tiré de Transformations (p. 48 dans la trad. française aux PUF) : « Une privation de vérité entraîne une détérioration de la personnalité« . N’oublions pas tout de même qu’il n’y rien de tel que le sujet chez les grecs (dans le processus contemplatif, les traits singuliers du vivant se fondent en quelque sorte au coeur de toutes choses, au niveau de l’âme du monde, puis au terme d’une succession d’étapes, dans le silence universel de l’Un) . Ce qui nous incite, en opérant des rapprochements, à nous contenter d’échos, plus que d’analogies.

Je ne trace ici que quelques pistes : d’autres s’ils le souhaitent pourront les pousser plus loin. Et les parallèles que j’ai esquissés entre Plotin et Bion mériteraient carrément une thèse. Il serait par exemple fécond de confronter la chôra du Timée de Platon (surtout dans son commentaire néoplatonicien) avec l’idée de contenant chez Bion : même ébauche d’un lieu archaïque où commence à s’investir un commencement de détermination. À titre personnel, je me sens plus à l’aise chez Plotin que chez Hegel, même si j’admets que tout ce que dis de Plotin pourrait très bien être évoqué à travers un parcours hégelien. Je n’ai pour autant aucune velléité à spiritualiser voire à « mysticiser » l’aventure psychanalytique. La psychanalyse n’a pas besoin de cela (surtout en ce moment), mais je n’ai rien a priori contre ceux qui en expriment le désir.

Je terminerai cette très brève et superficielle esquisse en lisant Plotin (toujours dans le traité VI,9 (9), trad. Hadot) :

« Peut-être n’était-ce pas un objet de vision qu’il a contemplé ; mais il s’agit d’une autre manière de voir [= alla allos tropos tou idein, Bréhier traduit par « un mode de vision tout différent », notez l’emploi qui nous fait un drôle d’écho du mot « trope »] : sortie de soi [extasis], épanouissement [belle occurrence du mot « aplosis« , qu’on pourrait employer pour décrire l’effet éventuel de la cure], intensification de soi [epidosis : là aussi c’est un mot particulièrement riche de significations : McKenna traduit : « renonciation », Bréhier : « abandon de soi-même », mais il y a aussi cette idée d’expansion, d’enrichissement personnel si vous voulez, qu’on trouve chez Aristote, Peri Psyché, II,5, 417b7] ; aspiration vers le contact et le repos [« stasis« , qui me fait penser à l’énergétique des pulsions freudienne], tendance à la coïncidence [Bréhier traduit : « intelligence d’un ajustement », McKenna : »a meditation towards adjustement », et là encore, il y aurait beaucoup à dire dans notre langue psychanalytique, sur les accrochages, les points de capiton etc…], si quelqu’un veut contempler ce qui est dans le sanctuaire ; s’il regarde d’une autre manière, alors rien ne lui est présent [« ouden auto paresti« ] ».



L’art de la troisième voix
décembre 8, 2006, 9:19
Filed under: danahilliot, démocratie, philosophie, politique, Récits

Les conflits d’opinions à deux termes sont pour la plupart stériles. Ils dissimulent pour la plupart l’objet réel de la dispute. Ils ne peuvent aboutir à aucun accord, parce que, dès le départ, les prémisses des théories oposées sont incompatibles. Chaque prémisse exprime une norme différente – à ce point différente qu’on peut, à condition de l’admettre comme point de départ, en accueillir favorablement les conséquences. Pour ilustrer ceci, songez aux disputes concernant l’opportunité d’une guerre, la législation sur l’avortement, le bien-fondé des recherches sur l’embryon, le libéralisme ou l’économie administrée, la liberté d’expression, la réintroduction de l’ours dans les pyrénnées, les cultures OGM, l’établissement d’une centrale nucléaire, d’un parc éolien, d’un aéroport ou d’une autoroute.

Malheureusement, une facheuse tendance à la bipolarisation des disputes semble caractéristique de la démocratie. C’est encore plus manifeste si on se contente de s’informer auprès des médias les plus populaires. Trop souvent la vulgarisation des problèmes et des argumentaires s’exprime dans une opposition radicale et sans nuance entre des interlocuteurs qui n’ont aucune envie de poursuivre la discussion. On simplifie, au lieu de chercher à décrire la pluralité des positions réelles. On ne retient que les plus spectaculaires.

Or, la politique devrait être, sous une démocratie, véritablement polyphonique. On devrait toujours commencer par se dire : « ce n’est pas si simple ». De nombreuses forces agissent, parfois inconsciemment et souvent de manière implicite, pour simplifier les choses. Il faut donc que d’autres forces adviennent afin de les compliquer. Compliquer les choses, c’est ce que j’appele élaborer une troisième voix.

Cette troisième voix ne constitue pas forcément une troisième voie. Elle ne prétend pas forcément proposer une autre solution. Elle ne le prétend pas, parce qu’elle entend d’abord revenir sur les termes de la dispute. Car il n’est pas certain que la question ait été correctement posée. Il n’est pas certain que le problème ne cache pas un autre problème et ainsi de suite. Il faut d’abord repenser le cadre, faire apparaître les conditions d’émergence des problèmes et des positions. La troisième voie ne commence pas par espérer une réconcilation ou un consensus. Elle pense au contraire qu’il faut d’abord réintroduire des cailloux dans la machinerie de la dispute, mettre le doute, troubler la surface (les écrans médiatiques) des débats.

Sur les questions que nous avons listées ci-dessus, un peu au hasard, on devrait, dans la logique propre à cette troisième voie, se méfier des porte-paroles – il n’est pas dit que les choses au nom de qui ils s’expriment soient aussi homogènes qu’ils le prétendent (pour des raisons rhétoriques compréhensibles). Et plus encore se méfier lorsque l’une des positions emporte le morceau : parce que la voix qui est amenée à se taire pourait fort bien finalement revenir sur le devant de la scène plus tard ou dans un autre contexte (et parfois de manière violente).

La troisième voix est en quelque sorte agnostique. Il existe des croyants et des athées. Il faut des agnostiques, des gens qui assument leur ignorance en la matière. J’ignore tout à fait s’il existe quelque chose comme un Dieu, mais je constate que des milliards de gens croient en quelque chose de ce genre tandis que des millions de gens n’y croient pas. Je ne saurais apporter de réponse à la question de savoir si l’embryon doit être considéré comme une personne ou non. je crois cependant que l’avis des uns et des autres sur ces sujets, et les efforts plus ou moins sincères qu’ils mettent en oeuvre pour penser ce qu’ils pensent méritent d’être pris en compte.

Là où la pluralité n’apparaît pas : il faut la produire (même artificiellement, en forçant les choses).

La troisième voix ne doit pas constituer une sorte d’arbitrage : ce serait revenir à un despotisme éclairé – on a déjà bien assez d’experts comme ça. Ce n’est pas décider qui de tel ou tel parti doit devenir le dépositaire légitime de la norme : ce serait ni plus ni moins que d’assumer une autre norme.

La troisième voix n’a pas non plus à se donner des apparences de neutralité – ce qui serait encore une fois singer les experts. Son but, répétons-le, est de compliquer les choses quand le débat se bipolarise, se crispe sur des positions incompatibles.

Contre le dualisme, on préconise la pluralité – ce faisant on fait droit au réel, on suppose que les choses sont plus complexes et plus nuancées qu’on voudrait le faire croire. On joue le réel contre les porte paroles au pouvoir. On ouvre des négociations parfois, mais on détruit aussi des illusions pacifiantes en approfondissant les différences.

La troisième voix rétablit la difficulté du jeu politique – qui est un jeu grave et sérieux. Vivre ensemble constitue un horizon hautement souhaitable (et je crois même que ça devrait être le seul enjeu valable d’une démocratie), mais qui ne saurait se satisfaire de solutions simplistes : c’est pourquoi je préfère les politiques qui possèdent une philosophie politique, plutôt que ceux qui brandissent des programmes détaillés. Je préfère un politique qui considère que les problèmes doivent être reposés en tenant compte de la pluralité des désirs et des besoins, plutôt qu’un politique qui propose des réponses avant d’avoir élaboré les questions. On devrait toujours commencer par se demander : qu’est-ce que les gens ont à dire, qu’est-ce qu’il racontent, ou se racontent ? Mais aussi, au-delà des gens, les bêtes, les plantes, les objets fabriqués, tous les objets, le plus de réel possible.

La troisième voix est la voix nécessaire qui vise à faire entendre une quatrième voix, une cinquième voix et ainsi de suite autant qu’il faudra pour recréer la polyphonie politique. C’est pourquoi ce n’est pas une voie à proprement parler. Elle ne montre pas le chemin qu’il faudrait prendre mais pose la question de savoir si, en amont des disputes, ou en aval, on n’aurait pas négligé tel ou tel petit sentier peut-être plus discret, mais dont le tracé présente quelqu’intérêt.

La troisième voix enfin, peut susciter des motions de haine – surtout quand elle choisit l’ironie et la subversion pour se faire entendre. Elle incarne le fou du roi, l’anomalie, le petit caillou dans les rouages. Elle fout le bordel, elle dit « ni l’un ni l’autre », « mais encore ? ».

Mais elle ne doit en aucun cas devenir un impératif moral. Car il faut bien qu’en certains points on s’engage (quitte à se tromper). Il faut bien qu’à certains carrefours on choisisse une route plutôt qu’une autre. La troisième ne prône donc pas l’épokhè radicale, la suspension définitive de tout jugement et de toute action. Elle souhaite s’assurer d’abord, avant d’agir, que le carrefour a été justement dessiné, qu’un nombre sufisant de voies s’y branche.

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Ce texte, délibérément abstrait, doit beaucoup à Delphine Dori (« ce n’est si simple »). Mais aussi bien évidemment au livre de Bruno Latour, Les Politiques de la Nature, dont j’emprunte une partie du vocabulaire. Pour des raisons bien compréhensibles, beaucoup d’intellectuels ne supportent pas Latour. Étrangement, je suis à la fois fasciné par les études de ses élèves et amis, tout en étant d’une certaine manière dans un camp qu’ils voient d’un oeil assez soupçonneux (parce que je crois aussi à la psychanalyse : c’est une de mes prémisse si l’on veut). Et je doute fort que les latouriens apprécient le texte ci-dessus (sans doute parce que je suis aussi un lecteur de Rorty, et que là aussi, ça ne le fait pas, ça ne le fait pas chez beaucoup d’intellectuels). Mais je ne suis pas sûr que l’expression « les latouriens » désigne un collectif délimitable. D’un autre côté, comme je ne m’adresse pas spécialement aux intellectuels, ce n’est pas bien grave.

Ce texte est délibérement vague et abstrait, quoique les mots en aient été soigneusement pesés et ruminés. C’est que, justement, je ne voulais pas me perdre dans une controverse, mais plutôt envoyer quelques signifiants, un peu au hasard. Bref, tout en tatonnant je me suis efforcé d’être précis (c’est ce que j’ai appris de ma pratique psychanalytique: voir W.R. Bion, Transformations). On ne sait jamais.

Dites vous bien qu’il s’agit là d’un art et non d’une théorie.



actualités 02 décembre 2006
décembre 2, 2006, 5:29
Filed under: actualités, danahilliot, politique

Et pour débuter, le nouveau lp de mon amie Delphine Dora, sorti récemment sur le label américain Abaton Book Company.

« …the sliding scale dramatics of Madame Florence Foster Jenkins mixed with the baroque-pop extremes of Marianne Nowottny. »

Because of it’s improvisation, the closest comparisons that I can find would be the recently emerged artists of the Finnish freak-folk movement…soullesseyes

delphine dora's blablabla

Et tant que j’y suis, vous pouvez découvrir d’autres disques et enregistrements tirés des mondes étranges de Delphine sur les labels et sites suivants :

floating existence (2005)
for christmas (2005)
greed recordings (2006)
sur dogmazic
sur myspace

Florent Verschelde nous rappele sur son blog que dimanche 3 décembre est la journée internationale consacrée aux handicapés. Dans ce cadre, il faut rappeler les difficultés d’accessibilité du web, pour les personnes atteintes de difficultés visuelles, auditives ou motrices. J’ai une pensée pour ma chère amie Rachel, à qui j’ai donné autrefois des cours de web. Sa paralysie partielle rendait l’usage de la souris fort délicat, ce qui ne l’empêchait pas d’être un webmaster et un webdesigner tout à fait doué. Pour plus d’infos sur les réflexions et les initiatives menées à l’occasion de cette journée, lire la page que leur consacre Monique Brunel sur son blog (merci à Florent de l’avoir signalé sur Dogmazic)

Aujourd’hui se déroule la manifestation originale, d’inspiration situationiste, de solidarité avec les SDF, initiée par l’association Les Enfants de Don Quichotte (quel nom superbe). Bonne chance à eux tous (on peut lire mon post à ce sujet).

L’émission Tout un monde, sur France Culture, consacre une heure et demie à la tradition orale chez les inuits d’aujourd’hui, en suivant cette ligne qui court des traditions aux modernités, si présente dans la réflexion canadienne. Dire le monde : voilà qui me parle quand à mon tour j’invente dans ce Cantal adoptif, des toponymes, des noms de lieux, des balises territoriales, qui me tiennent à peu près en vie. Signalons que ce programme se situe en marge du 15è congrès international des études inuit, organisé par l’INALCO au Musée du quai Branly (lequel justifie par là son existence).

Je relaie l’appel de l’association ICRA en soutien aux Jarawa des ïles Andaman (Inde) : Les jours des 270 derniers représentants du peuple Jarawa (chasseurs-cueilleurs des Îles Andaman – Inde) sont comptés. La route qui longe leur territoire et qui devrait être fermée depuis 2002 sur décision de la cour suprême indienne est en cours d’élargissement favorisant ainsi l’envahissement de leur territoire par des colons et des braconniers qui surexploitent les ressources de leur territoire et les exposent à des épidémies. Vous pouvez signer la pétition alertant les politiques sur cette situation.

N’étant pas du genre à cacher mes préférences politiques, et notamment en cette période pré-électorale, je signale aux personnes intéressées le très beau discours de candidature de François Bayrou prononcé aujourd’hui en Béarn (région pour laquelle j’ai un sentiment particulier). Il s’y place sous le patronage d’Henry IV en historien qu’il est. Je vois d’un bon oeil qu’un Président de la République soit aussi un littéraire et historien, plutôt qu’un technocrate. Et j’aime beaucoup ce passage :

« Si je suis élu, je nommerai au gouvernement une équipe pluraliste, équilibrée, des démocrates, femmes et hommes, venus de bords différents avec mission de mettre en œuvre le même projet républicain, et cela non pas malgré leurs différences, mais en s’appuyant sur leurs différences.
Chacun gardera ses valeurs. Tant mieux ! Car on a besoin des valeurs des uns et des autres. L’esprit d’entreprendre, le goût de l’ordre, on les classe à droite ; la solidarité, l’égalité des droits, à gauche ; la tolérance, l’équilibre et l’équité, au centre. Nous avons besoin de toutes ces valeurs, en même temps. Et les écologistes ont raison de rappeler que nous sommes embarqués sur une petite planète, comme une Arche de Noé dans l’univers, et que nous sommes comptables de l’air qu’on y respire et des espèces, chacune des espèces, qui y sont embarquées, y compris la nôtre, l’espèce humaine à tête dure.
Ces valeurs, il faut cesser de les regarder comme antagonistes, il faut se rendre compte qu’on a besoin de les faire vivre ensemble.
Le temps des grandes querelles idéologiques, pour le moment, est derrière nous. »

Si vous aimez la politique, je veux dire, au sens où c’est là le lieu qui nous concerne tous, au sens où c’est l’élaboration sans cesse renouvellée d’un vivre ensemble possible, ne ratez pas la passionante interview de 3 heures que François Bayrou a accordé aux journalistes de Politic’ Show. (et la transcription complète ici) (merci à Florent encore pour le lien et l’info)

 

 



Les enfants de Don Quichotte
novembre 30, 2006, 12:59
Filed under: actualités, politique, Récits

Juste un mot pour vous signaler ce site : Les Enfants de Don Quichotte. (Je dois ce lien à Entropie, que j’ai croisé sur Flickr au hasard de nos pérégrinations respectives : thx).

Je cite le texte qui décrit l’action engagée par quelques « bien logés » pour réclamer l’amélioration des conditions de vie des « sans logis » :

Les premiers enfants de Don Quichotte dont nous souhaitons diffuser le travail sont Augustin et Pascal, qui sont devenus volontairement SDF le 23 octobre 2006, et se sont engagés à rester au plus proche des sans-abris dans les rues de Paris jusqu’au mois de décembre 2006.

Ils s’emploieront durant ce temps à fédérer le plus possible de personnes, SDF et bien logés, autour de l’idée d’une occupation citoyenne le 2 décembre 2006 dans un lieu symbolique de Paris

Par leur mise en situation ils entendent montrer aux français la défaillance de l’État dans son rôle de garant des « moyens convenables d’existence » ; Par cette occupation ils entendent inciter les SDF et les biens-logés à exiger de l’État l’application du droit à une vie décente pour tous sur le territoire français ;

Par ce combat ils entendent lutter contre les trop nombreux préjugés que nous avons sur les SDF et restaurer par l’action la place des SDF au milieu de la communauté des hommes.

Pour faire connaître leur action nous diffusons sur notre site des clips vidéos documentaires retraçant au mieux leur quotidien dans les rues de Paris, la progression de leur travail et surtout le portrait des hommes et femmes qu’ils côtoient dans leur aventure afin que nous apprenions à les connaître.

Parce qu’une action citoyenne mérite d’être populaire, nous avons besoin de chacun d’entre vous.

« Là où les hommes sont condamnés à vivre dans la misère, les droits de l’homme sont violés. S’unir pour les faire respecter est un devoir sacré »

J. Wrésinski

Vidéo sur dayly motion : SDF – Des mots

 

les enfants de don quichotte

 

Le site présente une collection exceptionnelle d’interviews. Vous y entendrez quelques bribes de destins terribles, Momo, Fred, Guillaume, Michel, Nathalie, Lisiane, etc.

Bref, si vous vivez à Paris, ou dans une autre grande ville (Toulouse est dans les projets), venez poser votre tente le soir du 2 décembre dans les centres villes.

Et tant que j’y suis je vous conseille un texte admirable d’Anne M. Lovell, « Les Fictions de soi-même ou les délires identificatoires dans la rue », publié dans le recueil La maladie mentale en mutation (Odile Jacob, 2001). Voir une bibliographie complète de ses travaux menés auprès des « Homeless » New-Yorkais sur la page ad hoc du CNRS.